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الموضوع في 'English & French Archive' بواسطة Nasr CHARMI, بتاريخ ‏28 ديسمبر 2007.

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  1. Nasr CHARMI

    Nasr CHARMI كبار الشخصيات

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      28-12-2007 00:28
    Richard Mc Beef
    de Cho Seung-hui




    Personnages
    Richard McBeef..........Le beau-père, 40 ans
    Sue................................La mère, 40 ans
    John..............................Le fils, 13 ans




    PREMIER ACTE

    SCENE 1

    C'est le matin. Le soleil rayonne à travers les fenêtres de la cuisine. John entre dans la cuisine, attrape une barre de céréales, l'ouvre. Richard McBeef est assis là, les jambes croisées en train de lire le journal

    Richard : Salut John
    Il se force à lui sourire

    John : Quoi de neuf, Dick
    Il fronce les sourcils

    Richard : Essaye papa

    .John : Tu n'es pas mon père et tu le sais, tu es Dick
    John, en colère, mache la barre de céréales

    Richard : Allez John. Assied toi. On doit avoir une discussion d'homme à homm.
    Richard sort une chaise de sous la table et la positionne près de lui

    John : Tu peux te le mettre au *** ton face-à-face, mon vieux!
    John ricane en s'en allant vers le salon. Il allume la télévision. Richard le suit, s'asseoit et lui fait face.

    Richard : Je ne suis peut-être pas ton père biologique, mais je suis ton nouveau père. On habite sous le même toit. Il va vraiment falloir qu'on finisse par s'entendre toi et moi. Allez, fils, donne moi une chance.
    Richard pose doucement sa main sur un genou de John.

    !John : ******, mais qu'est-ce que tu fais
    .John chasse la main de Richard

    John (très énervé) : T'es quoi, un prêtre catholique ! Je ne vais pas me laisser abuser par un vieux chauve obèse et pédophile appelé Dick ! Tire tes sales pattes de là, espèce de malade ! Va te faire foutre, espèce de prêtre catholique. Arrête ça, Mickael Jackson. Laisse moi deviner, t'as un animal de compagnie dans ton ranch de Neverland qui s'appelle Dick et tu veux que je vienne avec toi pour le caresser, c'est ça ?

    Richard (Il ignore le commentaire) : Qu'est ce que tu attends de moi, qu'est ce que tu veux que je fasse ? Pourquoi es-tu tellement en colère après moi…

    John : Pourquoi je suis en colère après toi ! Parce que tu as tué mon père pour pouvoir mettre tes sales pattes dans la petite culotte de ma mère !…

    Richard : Attends un minute jeune homme. C'était un accident de bateau. J'ai fait tout ce que je pouvais pour sauver ton père.

    John : C'est des conneries ! T'as toujours été une *****, McBeef ? De toute façon, ça se voit rien qu'à toute la graisse que t'as accumulée. Tu as TUÉ mon père et maquillé ça en accident ! C'est une conspiration. Exactement comme le gouvernement l'a fait avec John Lennon et Marilyn Monroe.

    Richard : QUOI ? QUOI ?
    Désapprouvant, il aperçoit furtivement un vieux tabloïd titré « l'affaire Marilyn Monroe et John Lennon !! »

    John : Tu as travaillé pour le gouvernement. Comme concierge en plus. Tu détestais le fait que ma mère soit avec mon père. Tu savais que ma mère était trop bien pour mon père. Alors tu l'as buté et tu as volé ma mère, fils de pute !

    Richard : Arr…

    John : Non, Dick ! Tu fermes ta gueule et tu m'écoutes.

    Richard : Tu…

    John : Je quoi ! Tu veux que je te mette cette télécommande dans le ***, mon pote ! Tu ne la mérites même pas mec. Cette télécommande vaut au moins cinq dollars. T'es qu'un…

    Richard : MAINTENANT CA SUFFIT.
    Richard lève une main pour gifler son beau-fils, mais à ce moment là, la mère de John descend les escaliers.

    Sue : Oh mon dieu ! Que se passe-t-il ? ?
    Elle prend John dans ses bras et l'entraîne à l'autre bout du canapé.

    Sue (Très en colère) : Qu'est que tu fais à mon fils ! Tu disais que tu discuterais avec lui pour vous réconcilier. Et voilà que je te surprends en train de le menacer. Quel genre de beau-père es-tu ? Tu prétendais que tu allais être gentil avec lui, avec ton sourire d'hypocrite ! Dis moi ce que tu essayais de lui faire. Tu allais le frapper ! Eh bien ça alors, Richard !

    Richard : Il était…

    Sue Je ne veux plus entendre quoi que ce soit !
    Sue dit à John de monter dans sa chambre. Mais il s'arrête à mi-chemin pour regarder la scène.

    Richard : Il jurait Sue ! J'ai essayé de lui parler. Il m'a traité de fils de pu…

    Sue : Comment oses-tu ! John ne dirait jamais-JAMAIS une chose pareille, mon pauvre petit minou ! Il a perdu son père il y a un mois. Montre un peu de compassion ! Comporte toi comme un vrai beau-père bon sang !

    John : Il a essayé de toucher mes parties intimes !

    Sue (Le souffle coupé) : ****** de ***** ! Oh, désolé John. Dick, t'es vraiment un fils de p…
    Elle jette un coup d'œil à John, puis s'approche de Richard et le gifle plusieurs fois. Elle enlève ses chaussures et le frappe avec.

    Richard (Il la repousse avec son bras massif) : Sue Sue Sue. Écoute moi !

    Sue (Elle est effrayée par ce geste) : Oh mon dieu ! Qu'est ce que tu essayes de faire ! Est-ce que tu vas me frapper moi aussi !
    Elle se recroqueville et court dans la cuisine. Elle attrape la première chose qui lui passe sous la main : une assiette.
    Reste là ! Reste là ! Ou je vais...
    Elle jette l'assiette qui éclate en plein milieu du front de Richard. Mais il reste immobile.
    T'es qu'un gros porc ! John ! Va dans ta chambre et ferme la porte à clef !
    Elle descend au sous-sol en courant.
    T'es un tureur psychopathe violeur bisexuel ! S'il te plait arrête de me suivre. Ne me tue pas !
    Elle lui jette des outils (clefs anglaises et clefs à pipe) qui se trouvent au sol, mais il les évite.

    Richard : Je n'ai rien fait. Ok. J'arrête de te suivre.
    Il s'arrête les mains en l'air. Il se met à genoux. Elle continue à lui jeter des objets encore plus lourds.
    Laisse moi t'expliquer ! John est un garçon un peu perdu en pleine puberté !

    Sue : Oh mon dieu ! Tu es un pédophile !

    Richard : Mais non ! Non... Ma chérie.

    Sue : Ma chérie ?

    Richard : Ma chérie. Tu ne me crois pas ? John est juste un gamin déboussolé par la mort de son père. Il surmontra ça. Il a juste besoin d'un peu de temps.

    Sue : Vraiment ?

    Richard : Bien-sûr. Maintenant pourquoi on irait pas dans la chambre pour que je te prenne en levrette, comme tu aimes ma chérie.

    John : (Dans sa chambre, il sourit en jettant des fléchettes sur une photo de Richard.) : Je le déteste. Je dois tuer Dick. Je dois le tuer. Dick doit mourir. Je dois tuer Dick... Richard McBeef. C'est quoi ce nom ? Quel nom de trou du ***. Je déteste ce nom. Et regarde sa gueule. Quelle tête de con. J'aime pas du tout sa gueule. Tu crois pas que je peux te tuer, hein Dick ? Tu crois pas que je peux te tuer ? Je te tiens. J'ai eu un oeil... Et le deuxième.
    Il court au sous-sol pour rejoindre sa mère.
    Ce gros porc a tué papa. Il me l'a dit quand tu dormais maman. Et il m'a frappé.

    Sue : Quoi ! Ahhh !
    (Elle attrape une tronçonneuse et la brandit en direction de Richard. Celui-ci s'échappe de la maison et monte dans sa voiture. Une demi-heure plus tard, John sort, va à la rencontre de Richard. Il s'asseoit sur le siège passager, en mangeant une barre de céréales.)
    Je me demande pourquoi cette journée est si ensoleillée ! Aujourd'hui est un jour délicieux !

    John fixe Richard droit dans les yeux avec un air méprisant. Le visage de Richard se décompose.

    John : Devine quoi, Dick. Tu veux savoir quelque chose. Tu veux savoir pourquoi je ne t'aime pas ? Parce que tu peux pas subvenir aux besoins de ma mère. T'as à peine le Smic, mec. Tout ce que tu fais pour ma mère, c'est l'appeller ma chérie, *****. Ma chérie ! Ma chérie ! T'es qu'une ***** ! T'as été concierge. T'as été routier. T'as enseigné en maternelle pendant deux mois. Et maintenant t'es,ce que t'aimes appeler un « chef », même si le reste du monde appelle çà un ****** de vendeur de hamburger. Regarde un peu en arrière. Le sommet de ta carrière, c'est quand t'étais footballeur professionnel. Combien de temps ça a duré ? Trois semaines ! Ah ouais t'as soulevé des montagnes, mon pote. Regarde toi, t'es qu'une grosse feignasse. Si seulement t'avais été assez bon pour rester dans la ligue de foot, t'en serais jamais arrivé là. Mais non, faut pas rêver, ton nom c'est McPorc- enfin je veux dire McBeef . Alors que les anciens footballeurs sont des paquets de muscles, toi t'es qu'un paquet de graisse McDonald, qui s'enfile trois Big Mac en trois minutes. Et tu veux que je t'appelle papa ? D'accord. Eh, papa t'es qu'un trou du ***. Trou du'c de chez trou du'c, PAPA ! Et la dernière fois que tu as baisé ma mère, ça a été aussi rapide que ta carrière, éjaculateur précoce de *****. Va te faire foutre espèce d'****** de McBeef.

    Richard : COMMENT OSES-TU PARLER DE LA SORTE À TON BEAU-PERE !

    John : Enfile-toi ça, espèce de vieux tas de *****.
    John enfonce la moitié restante de sa barre de céréales à la banane dans la bouche de son beau- père et essaye de l'enfoncer au plus profond de sa gorge.

    Richard : AHHHHHHH !

    Il repousse John et ressort la barre de céréales.

    John : Va t'faire ******r, PAPA !

    Hors de lui, Richard lève son gros bras et envoie un coup mortel au garçon de treize ans.



     
  2. Nasr CHARMI

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      28-12-2007 00:39
    M. Brownstone
    de Cho Seung-hui


    :personnages
    John.......................17 ans
    Jane.......................17 ans
    Joe.........................17 ans
    Mr. Brownstone....45 ans
    Les employés du casino



    ACTE UN

    Scène Un

    Chacun est assis face à une machine à sous

    Jane : J'arrive pas à croire qu'on soit rentré avec ces fausses cartes d'identité.

    John : J'ai toujours voulu aller dans un casino.

    Joe : Ouais. Enfin un endroit cool où on va pouvoir venir glander sans que personne viennent nous faire chier.

    John : Eh ! Après une longue journée d'école, je voudrais bien qu'on nous lache un peu la grappe.

    Jane : C'est vrai que pour traîner, y a pas d'endroit peinard. On peut pas glander en face du supermarché, on peut pas glander dans le parc, on peut pas glander dans la rue. Le seul endroit où c'est à peu près tranquille pour nous, c'est derrière l'espèce de vieille baraque pourrie.

    John : Mr. Brownstone.

    Joe : Ce vieux con ne nous laissera jamais tranquille.

    Jane : Son seul but, c'est de faire de nos vies un enfer.

    John : Je voudrais le tuer.

    Jane : Plutôt crever si il ne meurt pas. J'espère que ce vieux con va avoir une attaque et qu'il va tomber raide mort comme les vieux sont censés le faire.

    John : Laisse la place à la nouvelle génération, vieux connard !

    Joe : Tout ce qu'il fait c'est nous tanner et nous menacer.

    Jane : Il a rien de mieux à faire ?

    John : Je pense pas. C'est un parasite. Il vit de la misère qu'il nous inflige.

    Joe : Si c'était une sangsue, au moins, on pourrait l'arracher et l'écrabouiller d'un coup de botte. Mais c'est un ****** d'homme.

    John : Un ****** de prof, ouais.

    Jane : Un prof. Oh mon dieu.

    Joe : Ce mec n'a aucun sens de la décence.

    John : Huit heures par jour c'est complétement dingue.

    Jane : Qu'est ce qu'il attend de plus, à nous traquer partout comme ça. On est juste des jeunes. Lache nous la grappe.

    Joe : C'est tellement un vieil emmerdeur.

    Jane : Il m'a mis un D seulement parce que j'ai oublié deux fois de rendre un devoir.

    Joe : Il est venu chez moi se foutre de la gueule de ma mère parce qu'on avait pas le téléphone dans notre nouvelle maison.

    John : Il m'a foutu en colle après les cours et m'a bien niqué juste pour une petite blague de rien du tout.

    Joe : Oh. Tu veux dire cette blague à propos de son nom ?

    John : J'ai juste dit que son nom sonnait comme calcul rénal et que c'était pour ça qu'il était vorace et en toujours colère. Sa ***** est tellement dure et toute tordue qu'il ne peut pas chier. Sa ***** est tellement compressée dans ses intestins qu'elle ne pourra jamais arriver jusqu'à son trou du ***. Il se déchire sûrement le sphincter pour pondre ne serait-ce qu'un gramme de ***** après avoir poussé, sué, claqué des dents, crié de frustration et retenu sa respiration pendant deux heures pour un demi gramme de chiasse verte.

    Joe : C'est pour ça qu'il ne peut pas s'asseoir deux secondes et nous laisser tranquille. T'exprimais juste ton opinion, John... et sûrement qu'il s'éclabousse le *** à pousser si fort.

    Jane : Je suis complétement d'accord. Ce doit être comme quand une femme accouche ou quelque chose comme ça... Il t'a bien niqué. C'est juste un ****** d'emmerdeur de tout façon.

    Joe : Il fait sûrement chier la moitié de la classe.

    John : Tu veux rire, il nous fait tous chier. C'est pas à ça que servent les profs de lycées de toute façon ?

    Joe : C'est vraiment un sale mec constipé.

    John : Je veux le tuer.

    Jane : Je veux le voir saigner pour tout ce qu'il nous en fait baver.

    John : Je voudrais bien gagner les cinq millions de dollars du jackpot.

    John va à la plus grosse machine et commence à jouer.


    Scène 2

    (Monsieur Brownstone entre dans le casino et se dirige droit sur les trois adolescents. Les jeunes le voient.)

    John : ***** !
    Il détourne la tête

    Jane : Cet espèce de vieux…
    Elle détourne la tête. Joe fait pareil. Monsieur Brownstone s'asseoit juste derrière eux.

    Joe : (Il chuchote.) Venez, on se casse, les gars.

    Monsieur Brownstone se retourne et les aperçoit. Un sourire menaçant apparaît sur son visage.

    Monsieur Brownstone : Eh les gars. John, Jane, Joe. Qu'est ce que vous faites ici ? Vous n'êtes pas un peu jeune (il crie) pour être ici. Vous avez Vingt-et-un ans ? Non les gars, vous avez seulement dix-sept ans (il crie).

    Les trois jeunes réfléchissent un instant et finalement regardent ailleurs comme s'il n'existait pas.

    John : Vous avez entendu quelque chose, Joe et Jane ?

    Joe : Rien du tout.

    Jane : Pas un son.

    John : Ca vient de moi ou ça sent le diable ici ?

    Jane : Pas seulement le diable, mais le vieux aussi.

    Joe : Le vieux ça pu déjà assez. Mais quand tu mélanges le diable et le vieux, c'est comme de la ***** en train de se décomposer.

    Monsieur Brownstone : (Pour lui même.) ****** de sales gosses. Vous m'humiliez publiquement! Vous savez ce que je peux vous faire subir à l'école lundi ?

    John : Je sens une présence satanique dans le coin. Vous la sentez aussi les gars ?

    John : Absolument.

    Jane : Vous vous rappellez... C'est quoi son nom. Monsieur Brownstone. Notre prof de math.

    Joe : Ah ! Ce vieux connard ! Je déteste ce mec !

    John : Vous savez à quoi il me fait penser.

    Joe : À quoi ?

    Jane : Vas-y dit nous, John !

    John : À la chanson de Guns N'Roses qui s'appelle Mr. Brownstone. C'est à propos de leur addiction à l'héroïne.

    Jane : Oh, ouais, j'adore cette chanson !

    Joe : C'est carrement ma chanson préférée. Ca fait...
    (Il chante.)
    Je me réveille vers sept heures du mat
    Je sors de mon lit vers neuf heures
    Et je me fous de tout, ouais
    Parce que l'inquiétude, c'est une perte de mon... temps.

    Jane :
    (Elle chante.)
    Le show commence généralement vers sept heures du soir
    On monte sur scène vers neuf heures
    On retourne dans le bus vers onze heures
    On s'envoie un verre et on se sent bien.

    John , Joe, Jane :
    (Ils chantent.)
    On a dansé avec
    Mr. Brownstone
    Il savait bien
    qu'il ne me quitterait plus.

    John :
    (Il chante.)
    Je ne l'ai utilisé qu'un peu mais un peu ça ne faisait plus assez
    Alors un peu, c'est devenu toujours plus
    J'essayais juste de me sentir un peu mieux
    Un peu mieux, c'est-à-dire mieux qu'avant.

    Jane répète le couplet de John.

    John , Joe, Jane :
    (Ils chantent plus fort.)
    On a dansé avec
    Mr. Brownstone
    Il savait bien
    qu'il ne me quitterait plus.

    John :
    Et là, c'est le meilleur moment.
    (Il chante.)
    Maintenant je me réveille à pas d'heure
    Je l'utilise pour être prêt à temps
    Mais ce vieux là est vraiment un ****** de première
    Je vais le jarter de ma vie.
    (Il arrête de chanter.)
    C'est exactement ce qu'est Monsieur Brownstone, notre prof,… un vrai ****** de première !

    Jane : Lachez nous la grappe, espèce d'****** !

    Joe : C'est encore pire que n'importe quel addiction à l'héroïne. Vaut mieux être accro à la plus puissante des héroïnes que de se faire emmerder par ce vieux fils de pute !

    John : (Il chante plus fort.) Ce vieux là est un VÉRITABLE ENCULÉ DE PREMIÈRE, je vais le jarter de ma vie !

    Un regard diabolique apparaît sur le visage de Monsieur Brownstone

    John :
    Souriant, il insère une pièce dans la machine et tire le levier. Les symboles s'alignent, tous identiques et il remporte le jackpot. L'alarme se déclenche puis s'éteint. Son sourire se meut en étonnement.
    Quoi ? J'ai gagné ? J'ai gagné ?

    Jane et Joe se jettent sur lui.

    Jane : T'as gagné !

    Joe : T'as gagné mec !

    Jane, Joe : Mmmm, mmm. Mmm, mmm.

    Joe et Jane enlacent John. Jane embrasse sa joue droite, Joe embrasse la gauche.

    John :
    Il tient le bon de cinq millions de dollars en l'air.
    On est riche ! Plus de Monsieur Brownstone ! Plus de Monsieur Brownstone, vieil ****** de ta race ! Va te faire foutre vieux con. On est riche, on est riche !

    Le gérant du casino, dans son uniforme bleu vient à leur rencontre accompagné de deux agents de sécurité. Un sourire apparaît sur le visage de Monsieur Brownstone.

    Le gérant du casino : Félicitations…

    Monsieur Brownstone :
    Il se courbe légèrement, feint d'être un vieillard, et parle avec une vieille voix sèche.
    C'est à moi. Ces gamins de dix-sept ans m'ont poussé quand ils ont vu que j'avais gagné. Ces jeunes délinquants ne devraient même pas être dans ce casino. C'est rien qu'une bande de voyous irrespectueux.

    Le gérant du casino : C'est ce qui c'est réellement passé ?

    Aprés avoir vérifier leur permis de conduire avec un officier de police, il ordonne aux agents de sécurité de les mettre dehors.

    John : Non ! Non ! Monsieur, s'il vous plait ! Non !

    Le gérant du casino : Foutez le camps d'ici et n'y remettez plus les pieds !

    Il arrache le ticket des mains de John et le tend à Monsieur Brownstone.

    Le gérant du casino : Je suis vraiment désolé que vous ayez été importunés par ces voyous, monsieur. On va renforcer notre système de sécurité. Comment vous sentez vous monsieur ?

    Il tend le ticket à Monsieur Brownstone. Celui-ci sourit.

    John, Joe, Jane :
    En train de se faire traîner dehors.
    On te laissera pas t'en tirer comme ça Brownstone ! Vieil ****** ! Fils de pute ! Fils de pute ! Fils de pute !

     
  3. Nasr CHARMI

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      28-12-2007 00:43
    L'aquarelle bleue
    de Chantal Adam


    [​IMG]


    « Le pire, ici, c'est la vallée ; la Meuse. Un fleuve canalisé, réduit depuis plus de deux siècles à un moyen de transport pour la gloire des industries minière et sidérurgique. Les rives du fleuve sont déprimantes, elles suscitent de l'hostilité voire de l'aversion. Tout n'est que succession de hauts-fourneaux, fonderies, laminoirs, forges ; uniforme laideur des constructions, colosses de béton et d'acier, façades de briques noircies. Lorsque le ciel se charge de crachats d'épaisses fumées d'un brun-jaune à vomir, des odeurs fétides gagnent rapidement, au gré des vents, les cités ouvrières avoisinantes. Un endroit insolite où les usines s'entremêlent à un habitat d'avant-guerre en déshérence, à l'architecture cubiste de logements sociaux à bon marché qui ont mal vieilli. Les charbonnages ont fermé, la gigantesque usine de Monsieur John Cockerill agonise dans un paysage qui ne s'éclaircit pas. «La vallée conservera-t-elle toujours les stigmates de la puissance du capitalisme conquérant ? »

    « Nous avions choisi de bâtir notre nouvelle demeure dans l'un des rares quartiers résidentiels de Villier, à l'ombre de cette gueule noire que je regardais depuis un long moment, m'étonnant toujours que la nature y ait si généreusement, si vite, trouvé son chemin. Cette terre rêche, authentique, je ne l'ai jamais quittée ! Peut-être parce que je lui ressemble ? Peut-être parce qu'elle fût celle où je passai mon enfance, non loin d'une petite place ombragée, d'un autre terril conique, d'un charmant coron : dans la maison d'Armand. La maison d'un grand-père qui fut mon refuge et mon guide. Le chemin que nous fîmes ensemble fut court mais plein, plein de tout. »

    « Encore ces sirènes infernales. Leur son était inhabituel ; il semblait déformé et si proche, si proche…Pourquoi avais-je si mal à la tête ? Une affreuse migraine me ceinturait le crâne, mes tempes se contractaient. Couchée, en chien de fusil, je cherchai d'une main gourde mon oreiller. Il a dû tomber sur la moquette.
    Pourquoi diable Jeffrey vociférait-il ainsi, je voulais dormir encore. Je voulais cet oreiller. Je dégageai ma main droite qui appuyait sur mon ventre, là où cette douleur lancinante me tenaillait. Mes doigts étaient visqueux, ils collaient les uns aux autres.
    « Jeanne ! Jeanne, ouvre les yeux.»
    Ma main ! Ma main était couverte de sang. Pourquoi étais-je allongée par terre ? Mon sweater était maculé et tout déchiré. »

    « Dans une effervescence sans doute usuelle, les secouristes déposèrent le brancard au service des urgences. Sous l'effet des calmants, je ne ressentais presque plus la douleur, juste une brûlure intense au niveau de l'abdomen. Je flottais entre lucidité et inconscience ce qui expliquait, sans doute, que l'endroit me parut inconsistant. Une chaleur lourde amplifiait des odeurs d'éther et d'alcool, le plafond irradiait une lumière incandescente qui agressa mes paupières. Dans cet environnement inquiétant, je discernai un essaim de médecins en blouse de coton vert qui s'agitait tout autour de moi : « contusion abdominale, perfusion, transfusion, échographie… »

    « - Bonjour, Inspecteur. »
    Après s'être poliment inquiété de mon état de santé, il entra dans le vif du sujet.
    « Pouvez-vous me parler de ce fameux dimanche, Madame ?
    - Oui, oui… Je me suis levée de suite après mon mari, aux alentours de 7h30. Jeffrey était déjà sorti…le jogging dominical. Lorsque la sonnette retentit, j'étais d'humeur particulièrement sereine. Je me suis, sans méfiance malgré l'heure matinale, dirigée vers le hall. Une silhouette se profilait au travers du vitrage granuleux de la porte d'entrée. Avec une insouciance parfaitement inhabituelle, j'ouvris. L'individu portait un déguisement carnavalesque ; une large *****ette blanche barbouillée de peinture, un fichu foncé laissait dépasser les oreilles roses et poilues du masque de pourceau qui recouvrait sa tête. Cet accoutrement droit sorti d'un scénario-parodie de « Scream » plus amusant qu'effrayant me fit sourire. Sourire qui se figea lorsque l'individu m'***éna un coup. La lame d'un objet contondant me perfora l'abdomen. Je remarquai, à ce moment, ses gants de jardinier en caoutchouc vert tellement épais que quand il retira la dague de mon ventre, il ne put la maintenir entre ses doigts. Elle chut et rebondit à deux reprises au sol laissant échapper un bruit métallique qui attira mon attention. Le couteau, dans sa chute, se replia ; il avait la forme d'un mammifère marin, un dauphin ! oui un dauphin… »

    « Cependant lorsque le Docteur Jacobs m'affirma que j'avais été manipulée par un pervers narcissique, je ne pus lui cacher mon ignorance.
    - Qu'est-ce qu'un pervers narcissique ?
    - Un malade, un séducteur. L'essentiel pour ce type d'individu est de toujours conserver le pouvoir. Lorsqu'il perd le contrôle, il éprouve colère et désir de revanche.
    - Et maintenant Docteur, dites-moi, existe-t-il une parade ?
    - La seule solution est de rompre tout contact avec cet individu, il n'y a pas d'autre alternative. Cependant vous devez savoir qu'il n'abandonnera pas la partie sans réagir d'une manière ou d'une autre.
    Intriguée, je le regardai longuement, un rictus au coin des lèvres.
    - Des harcèlements téléphoniques, des filatures, faire le guet à proximité de mon domicile, de mon lieu de travail, narguer mes proches…est-ce bien là ce que vous essayer de me dire, Docteur ? »

    « - Le labo n'a relevé aucune empreinte sur le couteau, l'enquête de voisinage est en cours. De votre côté, Madame, avez-vous des suspicions quant à l'identité de votre agresseur ? Qui serait susceptible de vous vouloir du mal, interrogea l'inspecteur ?
    La réponse fusa : - Julien ! Julien Conrad .
    - Je connais cette histoire. Vous avez à deux reprises porté plainte contre lui pour harcèlements téléphoniques. J'ai très attentivement relu les procès-verbaux. Je sais aussi, Madame, que vous avez été très lourdement affectée au point de suivre une thérapie chez le Docteur Jacobs. Croyez bien que je ne négligerai pas cette piste, je vais investiguer plus avant. «

    « Il ne fallait pas être universitaire pour comprendre, vu les mystérieuses initiales, que Jeffrey, lui aussi, était sur la sellette. L'inspecteur Leroy avait-il prêté foi à ma déposition ? N'avais-je été suffisamment persuasive pour disculper mon mari ? Jeffrey fut, évidemment, outragé de mes infidélités. Il n'avait pas d'alibi et un mobile avéré : la jalousie, la vengeance. Mais, même s'il dut s'abandonner à la colère, subir l'influence de Némésis, son courroux n'aurait pu m'affecter d'aucune manière. Comment allais-je pouvoir convaincre ce policier incrédule que même si d'obsédantes pensées tourmentaient le sommeil de Jeffrey, il ne m'avait conservé rancune. »​
     
  4. Nasr CHARMI

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      28-12-2007 00:47

    Un bout de temps (1)de Thibault Juillet




    La route de Tourouvre était entièrement balayée par une violente pluie d'orage. Il avait fait très lourd toute la journée. D'épais nuages gris n'avaient cessé de s'accumuler dans un ciel de plus en plus menaçant en soirée. Puis l'orage avait éclaté. Dans la voiture, le crépitement assourdissant de la pluie sur le toit s'amplifiait à chaque nouvelle rafale de vent; le moteur s'engorgea plusieurs fois le temps d'arriver à l'Etoile, où il cala sur un dernier sursaut.
    Après avoir débrayé, Christophe trouva encore suffisamment d'élan pour se ranger correctement. Ce faisant, il crut apercevoir un peu plus loin une silhouette s'agiter près d'un banc à l'ouverture d'une clairière. Chaque éclair qui tombait, offrait des vies monstrueuses et éphémères aux profondeurs de la forêt, en y découpant des profils difformes et livides couvés d'immenses bras noirs. Chaque nouvelle secousse dans le ciel laissait derrière elle un peu plus de nuit.
    Christophe quitta son véhicule en panne le col de son blouson tiré sur la tête, pour filer jusqu'au banc, près duquel était planté un panneau d'informations de l'Office National des Forêts. Un chien avait été perdu par des promeneurs la semaine dernière. L'affiche punaisée en marge du plan de la forêt partait en lambeaux sous les rafales de pluie et de vent. Elle promettait une récompense à qui aiderait à retrouver la chienne répondant au nom de Câline.
    Une image l'agressa durant les quelques instants où un éclair lui ferma les yeux, lui montrant la chienne debout, frissonnante de son poil trempé, n'osant ni s'asseoir sur son derrière ni se coucher, pétrifiée par la peur.
    « - Câline ? cria Christophe ; Câline ? »
    Il faillit tomber en marchant sur son lacet gauche défait. La toile de ses chaussures de sport n'était plus qu'une éponge gorgée d'eau. Câline était peut-être déjà noyée. Ou chez elle depuis plusieurs jours déjà. Introuvable en tout cas. Et si de tels maîtres savaient poser aux quatre coins de la forêt des affiches pour réclamer de l'aide dans leurs recherches, jamais, de mémoire de Christophe, ils n'avaient eu l'idée d'en poser d'autres pour se féliciter d'un succès quand celui-ci avait lieu. Tout ça parce que, comme lui avait souvent dit son chef aux pompiers, l'homme est égoïste dans le bonheur et partageur dans la malheur.
    L'orage était maintenant installé au-dessus de la forêt. Par instants la pluie tombait droite, et à d'autres ne tombait plus tant le vent l'emmenait avec lui. Christophe se fit gifler plusieurs fois par ces furieuses rafales. Il se réfugia derrière le panneau pour se protéger du vent, avant que la pluie ne se remette à tomber bien droite.
    Christophe n'avait pas envie de rentrer chez lui. Il préférait l'orage à l'ennui. La violence des éléments autour de lui le libérait de l'*****ie de sa vie. Il ne vit personne assis ou debout auprès du banc en bordure de la route de Bellavillet comme il avait cru le voir avant de quitter sa voiture ; pourtant il décida de s'en approcher, comme ça, pour gagner du temps ; quand il rentrerait, sa mère serait peut-être déjà dans sa chambre ; avec de la chance, endormie. Avec sous l'oreiller les souvenirs de son père, qui seraient enfin tous muets pour la journée. Tant mieux. Il pourrait se souvenir de lui plus tranquillement, à son aise, à son gré, à sa manière, en compagnie seulement des choses qu'il aimait faire et de celles qu'il aurait aimé faire. Les morts ne vivent bien que dans le silence. Son père, il l'avait aimé, Christophe. Sa mère le gênait pour l'aimer encore. Parce qu'elle en parlait trop. Tout le temps. Et que lui, Christophe, cela le rendait malade d'entendre cette voix auprès de lui sans arrêt, car il ne savait pas comment lui crier de se taire, pas plus qu'il ne savait comment lui dire ce qu'il ressentait confusément, qu'on ne pense jamais vraiment à quelqu'un dont on parle trop. Surtout lorsqu'il est mort, et qu'alors il parle la langue des morts : le silence !
    La nuit était presque entièrement là. La pluie tombait avec une force inouïe sur le toit de la voiture. Christophe partit allumer les phares de sa voiture. Puis il retourna vers le banc à quelques mètres. L'eau qui lui coulait dans le dos ne le dérangeait absolument pas. Il se concentrait à bien la sentir inonder sa peau, se souvenant du temps où il était encore pompier, quand il pénétrait une maison en feu sous le tir continu d'une lance à eau. A la recherche d'un inconnu qui le faisait rêver et sortir de ses gonds en même temps. Partout et nulle part sous les crépitements d'une charpente incandescente tapissant le sol de cendres et de braises, dont le feulement des tourbillons d'air brûlant étouffait les hurlements de ses camarades derrière lui, qui ne cessaient de l'arroser pour le garder au mieux de la chaleur des flammes.
    Une partie de la clairière s'était transformée en incendie sous la couleur jaune du feu des ampoules. Le vacarme des murs s'effondrant sous la fournaise était assuré par le roulement du tonnerre de plus en plus proche à chaque nouvel éclair. Sur ses cuisses, Christophe sentit au gré d'une rafale de vent sa culotte de survêtement se resserrer puissamment sur sa peau, ce qui le laissa un instant ivre, à l'abri de ses soucis. Il glissa sur l'herbe grasse et trempée qui poussait en larges touffes au pied du banc, et put éviter de tomber de tout son long en se rattrapant d'une main au dossier de celui-ci. Il aperçut alors quelque chose briller sur le sol. Il échoua à s'en saisir du premier coup, car la forme enfouie de moitié dans l'herbe était lourde. Elle roula sur le côté quand il voulut la ramener jusqu'à lui, et la vit plusieurs fois très fortement étinceler, comme si l'intérieur possédait plusieurs sources lumineuses distinctes les unes des autres. Semblables à de petites étoiles apparues lors du déplacement qui ne disparurent pas complètement une fois l'objet redevenu statique parmi les herbes.
    L'orage redoublait, installant son règne au-dessus de la forêt. Les arbres les plus hauts et les plus forts de la clairière étaient pris de larges oscillations sur une bonne moitié de leur taille. Parfois, une branche craquait, produisant un son sec et caverneux pareil à un énorme coup de bélier sur les lourdes et immenses portes d'une citadelle invisible. Mais ces explosions étaient effacées par les assourdissantes décharges de foudre déchirant l'air de façon quasiment permanente maintenant. Le ciel tantôt noir, tantôt violet, devenait presque blanc quand un éclair proche passait d'un nuage à l'autre au gré de plusieurs regains d'intensité.
    Christophe crut d'abord à un énorme grêlon lui gelant les doigts. Cela pesait bien plus d'un kilo. Il remarqua qu'une partie de cette chose était restée sur le sol. Alors il fouilla encore les herbes après avoir posé le plus gros du bloc sur le banc.
    Puis il rejoignit sa voiture, alluma le plafonnier, et commença à faire tomber la terre collée sur les deux morceaux. Il découvrit rapidement la réplique effrayante de précision d'un crâne humain translucide, restant très froid au contact de ses mains.
    Un éclair tomba exactement à l'endroit du banc qu'il venait de quitter. Cela le laissa un moment sourd et aveugle, et à l'instant où il recouvrit un semblant de vision, un nouvel éclair frappa le banc, puis un autre, et un autre encore, ceci avec une si grande régularité que cela sembla ne jamais devoir s'arrêter. La lumière et le bruit de la foudre l'empêchèrent de reprendre son souffle, si bien qu'il se crut mort, asphyxié, comme noyé sous la fureur de l'orage.
    Des phares apparurent timidement au bout de la route de Bellavillet, ligne droite de plusieurs kilomètres à travers la forêt. Christophe prit la couverture de sa chienne sur la banquette arrière, y enroula le crâne, puis rangea le tout dans le coffre.
    Les feux du véhicule en train de se rapprocher projetaient dans l'obscurité de grands voiles luminescents griffés de pluie ; bientôt, Christophe reconnut le quatre roues motrices du bûcheron de Tourouvre. Il stoppa près de sa voiture, ouvrit la fenêtre, l'interpella :
    « Hé ! besoin d'un coup de main ? »
    Christophe ne répondit pas, mais la voix le relança
    « Vous êtes loin ? Parce que moi, j'y vais ! »
    « Randonnai ! » cria Christophe par sa portière entrouverte.
    « Et bien on y va alors ! montez ! » lui répondit le quatre-quatre.
    « Je préférerais pas que ma voiture soye là à rester sans moi durant mon absence ! vous voyez ? »
    « Vous êtes en panne et en plus vous êtes un chiant ! s'exclama le quatre-quatre Hi lux. Alors on pousse et ça dégage jusqu'à Randonnai, où une fois rendu j'aurai bien mérité un coup à boire ! »
    On ne prit pas le temps d'installer quoi que ce soit pour remorquer. Le quatre quatre pousserait. C'était bien plus simple.
    Des rires s'échappèrent plusieurs fois de la fenêtre ouverte du véhicule tout terrain après que le convoi se fut mis en route :
    « Et tiens ma vieille ! prends ça… Ha ! Ha ! Ha ! »
    Ceci à chaque fois que l'imposant pare-chocs relançait la marche de la voiture de Christophe devant lui.
    Malgré la violence de l'orage, le grondement du puissant moteur diesel prenait le dessus sur les échos du tonnerre à chaque fois qu'il était sollicité. Ronflant comme celui d'un sous-marin U-Boot en train de trancher la surface d'une mer de tempête.
    Depuis le carrefour de l'Etoile, il y avait pour être rendu à Randonnai quatre bons kilomètres à parcourir à travers forêt. Après une infinie ligne droite où elle glissait sous la nuit d'encre des parcelles de grands résineux, la route sortait de la forêt en passant le pont d'une large tranchée d'écoulement appelé le virage aux vaches muni d'aucun parapet. Les flèches bleues et blanches de son panneau planté sur le côté étaient comme un premier signe triste et amer de civilisation, derrière lequel on distinguait à travers une dernière épaisseur d'arbres les quelques premiers timides points de lumière du village.
    Le quatre-quatre s'arrêta. Un type immense en descendit : sa taille était bien prise et ses épaules boursouflées d'une musculature impressionnante. Il fit signe à Christophe de rester au volant. Il était en chemisette avec sur sa tête un chapeau de broussard.
    « Je vais pousser le temps de passer cette vacherie ! » dit-il.
    Il fallut à peine une minute pour que le virage dangereux fût franchi. L'homme remonta dans son véhicule. Il n'y avait plus beaucoup de chemin à faire.
    Arrivé à l'angle du stade municipal, la rue qui descendait permit à la voiture d'aller seule. Il pleuvait moins, mais le vent était toujours aussi tiède, délicieusement doux. Christophe trouva assez d'élan pour se ranger entièrement devant son garage.
    « Toc ! dit-il ; une bonne chose de faite. »
    Il jeta un œil à la rue derrière lui. Le quatre-quatre attendait, moteur au ralenti, tous feux allumés, la fenêtre ouverte. Il quitta sa voiture, lui demandant :
    « Vous venez boire un coup ? »
    Le chauffeur du Hi Lux sortit un bras par la fenêtre pour désigner le ciel d'un doigt :
    « Non ! dit-il ; pas le temps ! On a assez bu comme ça pour aujourd'hui !»
    Sans rien ajouter, il partit faire un demi tour à l'angle de la rangée de pavillons, pour rebrousser chemin en poussant nerveusement ses lumières devant lui. Après l'avoir entendu ralentir au virage aux vaches, Christophe l'écouta disparaître peu à peu tandis qu'il s'enfilait à travers forêt. Bientôt, il n'eut plus pour méditer que les bruits du vent, la lumière des réverbères dans de grandes flaques d'eau, et quelques lueurs dans le ciel quand un éclair de l'orage au loin éclaboussait plusieurs fois fugitivement des pans nuageux. Tout le tonnerre qu'il y avait eu toute à l'heure, ne se faisait plus entendre que comme un vague effondrement sur l'horizon.
    Depuis bien longtemps, la voiture restait dehors. Christophe entra au garage en tenant sous le coude la couverture de sa chienne en boule. Il la déposa derrière un alignement de bouteilles de gaz. En ouvrant la porte donnant dans le couloir, il vit qu'au bout la cuisine était allumée. Il sentit sa mère l'y attendre. Assise devant deux assiettes, ou peut-être debout en robe de chambre, appuyée à la gazinière. En tout cas, pas dans sa chambre. Il lui parut à la lueur des ampoules à économie d'énergie du vestibule, cette impression désagréable et monotone qui l'y attendait toujours depuis la mort de son père, qu'on ne gagne jamais de temps.
    Christophe était un homme ni encore jeune ni déjà vieux dont la personnalité était comme l'âge : difficile à percevoir en raison des puissants psychotropes dont il s'enrobait, qui l'avaient progressivement transformé en un gros bouchon de plus de cent kilos mollement flottant entre deux temps.
    Dans la rue, traînant avec lui ses trente-quatre ans, il allait d'un pas qui le montrait en train de dériver comme une bille de bois charriée par le flux d'une rivière. Il se tenait toujours avec une épaule plus haute que l'autre, ce qui faisait qu'à ses manches ses vêtements paraissaient trop courts, et à son dos, trop longs. Ceux-ci étaient toujours coupés selon le même acabit : celui de la ligne des survêtements de sport très bon marché.
    Christophe était un homme de taille moyenne avec un début de calvitie, des joues rondes et des lunettes aux verres très légèrement teints en jaune pour corriger ses yeux bleus. Il se montrait quand on le croisait sans le connaître aussi massif qu'opaque, bien qu'il fût toujours prêt une fois apprivoisé à converser dans l'intimité désolée d'ennui d'une cuisine de campagne en épuisant inlassablement par de longs monologues intériorisés toujours le même sac d'histoires qu'il tenait bien serré contre lui, dans lequel était enfermé plus ou moins intact le temps de ses souvenirs d'interventions d'ancien pompier volontaire. Car dé****ais, il n'était plus volontaire pour rien, ayant été usé par le vide de la campagne dans lequel il n'avait rien récolté d'autre que l'horreur des accidents routiers de la départementale traversant le village, la mort de son père et le poids du désespoir de sa mère.
    La graisse que Christophe portait en trop lui était venue au ventre depuis que son père était mort.
    Il avait une chienne, dont il ne parlait jamais autrement qu'en disant : « ma chienne ». C'était une chienne basset bâtarde dont les deux races l'ayant produite s'étaient si bien mêlées l'une à l'autre qu'il était impossible de les distinguer clairement, dont le comportement était un peu comme celui de son maître : un mélange de folie, de méchanceté et de bassesse faisant que l'on réfléchissait avant d'approcher la main pour lui donner une caresse.
    Le mot de Christophe, c'était de dire souvent : « Moi, maintenant, on m'emmerde plus ! » Comme ça, sans autre explication. Cette réflexion pouvait tomber à tout instant, comme une bombe.
    C'est d'ailleurs cette réflexion à peu près qu'il envoya d'un haussement d'épaule à sa mère quand celle-ci, depuis le haut de l'escalier où elle s'était postée après l'avoir entendu dans le couloir, lui demanda pourquoi il avait l'air aussi mouillé.
    « Hein Christophe ! continua-t-elle ; tu as été bien long aussi… Je me demande bien ce que tu fabriques en ce moment ! »
    « M'emmerde pas ! répondit Christophe en entrant dans la cuisine »
    Et puis il ajouta, à voix basse, mais suffisamment fort pour être sûr que sa mère en haut de l'escalier puisse l'entendre :
    « N'importe comment, tu racontes toujours pareil ! tu deviens folle ! »
    Sa chienne était dans son panier près du meuble de la télé de la cuisine.
    « Tu veux ton carré de chocolat, toi ? »
    La chienne basset sortit d'une traite de sa couchette, éternua plusieurs fois en allant se coller à son maître une plaque de chocolat à la main. Il en cassa un morceau :
    « Tiens, dit-il ; prends ça, toi ! »
    Elle goba le carré de chocolat comme une carpe avale une boulette de pain. Puis elle retourna dans sa niche, où elle se vautra sur le côté de tout son long pour rapidement s'accabler de la pause d'un faux sommeil, les yeux agités sous leurs paupières closes, les oreilles aux aguets pour suivre les déplacements de son maître dans la cuisine.
    Jetant un œil dehors, Christophe vit que la lumière extérieure d'un jardin voisin était allumée. C'était celle de chez Moumoune. Ils avaient là-bas l'habitude de faire du jardinage à la nuit tombée ; l'obscurité semblait leur donner la main verte. Une voix masculine poissée de restes d'adolescence s'échappait régulièrement de derrière la haie bordant leur jardin :
    « Hein, ma Moumoune… T'as bien pensé à arroser les radis, ce soir… J'espère qu'ils vont bien partir ceux-là, parce que j'aime bien ça les radis, pas toi ? »
    « Oh oui ! J'ai pris l'arrosoir gris ! »
    « C'est bien ma Moumoune, t'es gentille, tu sais ! Ca m'aide bien parce qu'en ce moment il faut que je regarde les salades aussi… Oh !... et bien dis donc… elles sont bien mouillées aussi les salades… »
    « C'est parce qu'il y a eu l'orage, c'est pour ça ! »
    « Même ! ma Moumoune ; même ! Il faut les faire aussi, sinon tu sais après c'est toujours pareil, on prend l'habitude d'oublier ! Tu comprends ? »
    « Oui, mon chéri. »
    Dans un autre jardin, en face, la grosse ampoule murale extérieure de la cuisine était allumée également. Toute cette lumière aveuglante et blafarde dans l'air humide d'après l'orage, était pour les lapins qu'on nourrissait à cette heure. Leur maître était un adolescent dit à problèmes. Il était également le maître de poules et de pigeons. Le tout en liberté dans son jardinet.
    « Que parce que soit disant ça l'équilibre psychologiquement ! » marmonna Christophe en reculant d'un pas pour regagner la cuisine.
    Il fut surpris par sa mère se tenant debout derrière lui, les seins disparus sous sa robe de chambre en laine bleue, dont on distinguait les pointes trop près du nombril au dessus duquel le nœud de sa ceinture faisait ressortir les formes vagues d'un ventre en forme de galette écrasée au milieu.
    « Tu manges pas, Christophe ? »
    Il ne lui répondit rien, se dirigeant vers le frigidaire, d'où il retira un récipient contenant de la viande grillée à la braise datant de midi.
    Elle continua :
    « T'es tout trempé, dis-moi… Tu ferais bien d'aller te changer… »
    « J'ai pas froid... J'attends de sécher, ça va plus vite ! »
    Elle soupira :
    « Quand même, hein ! qu'est-ce que tu peux être têtu ! »
    Puis elle commença à mâchonner quelques mots incompréhensibles, auxquels Christophe réagit pourtant. Il s'écria, d'une voix qui possédait des graves issus d'un souffle tenu au dessus de l'ouverture d'un tonneau :
    « Arrête avec lui ! Il a pas froid parce qu'il est mort… Je t'ai déjà dit que t'étais complètement folle avec ça ! »
    Elle se mit à pleurer avec des gros sanglots bruyants, et retira de la poche de sa robe de chambre un grand mouchoir qu'elle écrasa d'une main sous son nez pour dire dedans d'une voix secouée et hystérique :
    « Ah ! t'as bien de la chance que ton père soit plus là, Christophe, c'est moi qui te le dis… Parce que s'il entendait ça, qu'est-ce que tu prendrais ! Laisse-moi te le dire ! Tu te permets de me parler comme ça parce qu'il n'est plus là, ça, c'est ce que je crois ! Et je crois pas être folle devant ce genre de sentiment, moi, hein, Christophe ! »
    Avant de s'installer devant la télévision, Christophe repassa au garage ; sa mère le surprit dans le couloir. Dans son dos, elle lui demanda ce qu'il allait encore fabriquer.
    « Fous-moi la paix, je suis adulte ! » répondit-il.
    Puis bien plus bas, mais en élevant assez la voix cependant pour être certain d'être entendu, il grommela : « Qu'est-ce que ça peut être bavard les bonnes femmes… C'est vrai, ça, hein ! ça peut pas s'empêcher de causer ! Faut que ça parle tout le temps… tout le temps, tout le temps, tout le temps. »
    Il claqua la porte du garage en s'écriant :
    « Je mets mon linge à la machine… Je ferai tourner ça demain »
    Sa mère remonta l'escalier en marmottant, la tête baissée dans le col de sa robe de chambre : « Lui, alors, qu'est-ce qu'il peut être têtu quand même ! Ah ! »
    Et puis elle eut des sanglots en arrivant dans sa chambre, comme toujours.
    En bas, la chienne aboya plusieurs fois dans la cuisine. La mère de Christophe passa la tête à la porte de sa chambre, et s'écria :
    « Tu fermeras le volet en bas ! A tous les coups, c'est encore le chat qu'est dans le jardin… Ah ! j'en peux plus avec ça, moi ! Il va encore nous laisser de la ***** partout ! »
    Peu de temps après s'être allongée, elle entendit son fils tirer les volets en bougonnant. Et rapidement après, le temps d'avoir pu suivre encore depuis son lit les mouvements de quelques allées et venues, elle n'entendit plus rien. Seulement le silence, qui dans le creux de son oreille était enflé du chuintement du tube cathodique de la télévision d'en bas.
    La soirée de son fils commençait et pouvait s'étaler de longues heures durant, jusqu'à un improbable endroit de la nuit qui contiendrait le sommeil.
    Christophe entendit le premier camion de bois passer l'angle du stade en ébranlant sa remorque vide sur les nids de poule du virage. Il était temps d'aller se coucher.
    Sa chambre était du côté jardin. Il aperçut en fermant à demi son volet une ampoule murale restée allumée.
    « C'est vrai que l'électricité c'est gratuit pour tout le monde ! surtout quand on est pas une lumière ! » marmonna-t-il.

     
  5. Nasr CHARMI

    Nasr CHARMI كبار الشخصيات

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      28-12-2007 00:48
    Théodore avait rendez-vous avec ce monsieur Leroux à quinze heures devant la mairie de Randonnai. Il ne le connaissait pour l'instant que grâce aux échanges téléphoniques qu'il avait eus avec lui.
    Au volant de son véhicule, il s'amusait à se rappeler quelques unes de ces conversations avec Leroux. Il riait en se les répétant tout haut :
    « J'y serai ! lui avait dit Leroux ! Je vous attendrai devant la boulangerie ! »
    Et encore celle-ci :
    « Monsieur Carlat, je peux venir vous chercher à la gare de l'Aigle, si vous voulez… Il n'y a pas beaucoup de bus pour rejoindre Randonnai depuis l'Aigle, vous savez : c'est la campagne ! »
    Théodore se souvint de ce qu'il avait répliqué :
    « Mais je suis en voiture ! J'ai de bonnes cartes routières avec moi, ne vous inquiétez de rien ! »
    Ce que Théodore trouvait le plus hilarant, et très étrange également en y repensant, c'est comment la voix de Leroux au téléphone lui avait paru effarée et tremblante - presque *****e :
    « Pour vous louer, ça dépend de la situation des personnes, monsieur Carlat. Vous, je peux. J'ai un appartement libre en ce moment à Randonnai. »
    « Randonnai ? Où ça se trouve ? »
    « Et bien c'est dans l'Eure, ça. »
    C'est ainsi que durant un moment encore, Théodore égaya le défilement monotone de la route devant lui ; en piochant parmi les souvenirs de la voix de Leroux restés dans son oreille. Il n'allait plus tarder à le connaître, dé****ais.
    Après avoir passé Verneuil-sur-Avre, il fila droit vers l'Aigle en empruntant une jolie nationale bordée de couleurs vertes et humides couvées par un azur profond à l'air vivifiant. Le paysage du bocage commença à encadrer de plus en plus régulièrement la route ; fermes et métairies disparaissaient pour en laisser d'autres apparaître ; chaque grande pâture s'enorgueillissait en son milieu d'un immense et majestueux pommier au branchage ouvert vers l'horizon ; et le vent qui s'engouffrait par la fenêtre, sentait le soleil du mois de mai chargé du parfum odorant des pluies de la veille. Théodore jeta un bref coup d'œil à sa carte, pour estimer être à moins d'une heure de trajet de la fameuse boulangerie de Randonnai. Ceci en incluant le temps qu'il lui faudrait perdre une fois arrivé à l'Aigle pour retrouver sa direction.
    « On voyage en Normandie aussi facilement qu'une savonnette se promène le long du corps ! Il faut faire gaffe à la glissade : l'herbe est grasse, ici ! » remarqua-t-il en riant.
    Puis brusquement, il pila. Par chance, il n'y avait aucun véhicule derrière lui, la nationale roulant encore peu en ce début d'après-midi. Tout allait bien, puis soudain, l'air virait, lui emplissant d'un coup la bouche du parfum glacial d'un éther violent se glissant partout autour de sa langue. Cette chose si étrange et si brutale, était si fugitive aussi lorsqu'elle lui arrivait, se dissipant en un instant, qu'elle l'avait découragé d'en parler à un médecin.
    Il se rangea sur le bas-côté, fit quelques pas auprès de son véhicule, puis revint y prendre un paquet de cigarettes rangé dans le vide-poches. Il n'était pas en retard. Il était même plutôt en avance sur son horaire. L'horloge de son tableau de bord n'indiquait pas encore quatorze heures.
    Il prit sur lui de fumer le plus tranquillement possible sa cigarette, cherchant dans chaque bouffée, le temps qu'il devait prendre à la vie pour se sentir apaisé.
    Théodore avait souvent ce genre d'humeur mélancolique après que son esprit avait subi une profonde turbulence, creusée là au beau milieu de son âme par il ne savait quel mouvement de convection produit par les flux d'indiscernables sentiments, qui s'étaient rencontrés, brutalement opposés les uns aux autres par leurs natures contraires. Il se mit à rire, se moquant de son état, le trouvant égal à celui d'une vieille bonne femme devenant dépressive sous le cumul des dépressions printanières arrivant par les côtes.
    Il remit le contact et fila, donnant de l'accélérateur sitôt qu'il sentit la route bien reprise sous les pneus. La nationale était comme neuve, déroulée vers l'horizon en une bande sombre et bleutée composée d'un bitume au grain épais évocateur d'une toile émeri n'ayant guère servi encore. Cette sensation que la route qui filait, gommait son mal à chaque tour de roue, le fit s'attacher à ausculter avec bonheur la douceur de son volant à l'intérieur de ses mains.
    « Il n'y a pas à dire : les normands savent travailler ! » dit-il
    De gros nuages blancs devant le soleil caressaient la route d'immenses pans d'ombre. Le voyage du temps croisait le sien. Un instant, Théodore crut pour de bon être sur le chemin du paradis. Il y avait beaucoup de pommiers dans les prés. Il ouvrit sa fenêtre entièrement. Le tourbillon d'air lança la carte sous le siège.
    Théodore découvrit l'Aigle lors d'une fin de marché. Ses rues étaient encore encombrées çà et là de camions en train d'en terminer avec le rangement de leurs stands démontés à leurs pieds. Ce fut auprès de l'un d'eux qu'il retrouva sa direction. Théodore remerciait chaudement le maraîcher pour tous ses bons renseignements, quand la femme de celui-ci, qui jusque là n'avait suivi leurs échanges que de quelques regards, vint s'empresser à sa portière pour lui offrir quelques très belles pommes. Elle les lui poussa par la fenêtre, la mine réjouie :
    « Et bonne fin de voyage ! » s'exclama-t-elle.
    Théodore n'eut pas le temps d'en comprendre davantage, bousculé par de furieux coups de klaxon. Il eut juste le temps d'apercevoir la plaque minéralogique du camion de ses deux bienfaiteurs : il était immatriculé dans le cantal, ce qui lui parut un département bien loin de la Normandie. En plus, il venait y vendre des pommes ! Si cela avait été du fromage produit en Auvergne, il n'aurait pas été plus surpris que cela, mais là, il resta quand même rêveur sur la raison qui pouvait pousser ce camion à un si long déplacement pour rejoindre ce marché.
    Il attrapa une pomme. Sa chaire croquante répandit un jus sucré dans sa bouche. Une grosse larme de nectar lui glissa le long de la main. Il la reprit dans sa paume d'un coup de langue.
    « Des auvergnats… pensa-t-il. La légende serait donc vraie, qu'ils ont là-bas dans leurs cœurs le gîte et la chaleur à nous offrir pour nous réconforter de tous nos malheurs ? »
    Ceci en se souvenant des indications que le couple venait de lui fournir. Si claires et si simples qu'il ne perdit aucun temps à trouver sa direction.
    Il fut en avance au rendez-vous. La départementale qu'il avait rattrapée à la sortie de l'Aigle traversait Randonnai en ligne droite. Elle arrivait au bas d'une colline douce clairsemée d'habitations pour y grimper en la coupant en deux. Théodore eut l'impression d'une véritable piste d'aviation tranchant à travers quelques toitures de maisons. Cela lui provoqua un instant de dégoût : tout incitait à ne faire que passer ici, le plus vite possible. Il se détourna de cette impression en s'engageant à l'unique carrefour dans une rue paisible et aérée.
    Il lui fallut moins d'une centaine de mètres pour y trouver la mairie flanquée de deux maisons d'habitation dans le même style qu'elle. Toitures en ardoises et murs blancs sur trois étages avec grandes fenêtres bourgeoises munies de beaux voilages en guise de rideaux. La boulangerie était en face, sa vitrine desservie par une étendue de graviers pour se garer. Elle était vide. La boulangerie était fermée. Théodore coupa son moteur une fois installé devant. Il attendit, l'esprit inoccupé par le silence de la campagne. La seule chose qu'il remarqua, fut le peu d'oiseaux sur les fils, ou dans le ciel. Pas une voiture ne passa.
    Leroux arriva en poussant son capot près de l'aile de Théodore. Il ouvrit sa fenêtre :
    « Monsieur Carlat ? »
    Théodore fit signe que oui.
    « Suivez-moi, lui dit Leroux ; c'est juste à côté ! »
    A l'angle de la rue était la départementale traversant Randonnai. L'ouverture de ce croisement était griffée par le passage des voitures filant en trombe. Théodore remarqua une Porsche passer comme une ombre. Il se laissa bercer par l'écho de son moteur qui hurlait, en écoutant comment le son s'envenimait délicieusement de l'effet Doppler à mesure qu'elle s'éloignait, devenant de plus en plus grave et de plus en plus profond tandis qu'il mourait. Puis il démarra après que Leroux ait fait demi tour.
    Ils tournèrent le dos au carrefour, roulèrent sur deux centaines de mètres, puis s'engouffrèrent sous l'arche étroite d'un minuscule tunnel en briques rouges d'une levée de chemin de fer. Derrière cet immense remblai verdoyant planté de quelques arbres, le regard découvrait l'une des formes du néant. L'état pouilleux de grosses bâtisses au fond d'une aire de stationnement en dalles de béton jointes de filets de mousse verte, désertifiait de sa misère crasseuse toute idée de civilisation. La voiture de Leroux partit s'installer devant l'un de ces immeubles ouvriers. Théodore l'imita. Un léger vertige le prit, tandis que ses poumons s'emplirent d'un air anxiogène et oppressant.
    La rue qui sortait du tunnel, grimpait le long de la place vers les hauteurs du village selon une pente qui endiguait à son pied les immeubles de Leroux. Ceux-ci étaient à trois étages. La façade de l'un deux était tournée vers le tunnel. On habitait ici en vivant près de la fin de quelque chose. Leroux ne louait ses appartements que sous certaines conditions, impénétrables à la seule logique du profit. Quelque chose qu'il portait en lui, demeurait subtile à examiner, en échappant à la raison grâce au même genre d'humus visqueux et doux recouvrant le corps d'une anguille. Cette singularité d'artiste l'avait fait un propriétaire fantôme doué de n'attribuer ses logements qu'aux spectres de la société.
    L'âme qui arrivait chez Leroux y arrivait en exil. Avec la chute inscrite partout dans sa chair, et l'esprit serti du dégoût de la vie. Vivre dans un appartement de Leroux, c'était réapprendre à manger après avoir passé une nuit entière à vomir de frayeur.
    Avant de vous regarder vous suicider, les plus renseignés n'auraient pas manqué de vous faire remarquer : « Avez-vous pensé à essayer avec Leroux ? »
    Le grand désespoir tombe obligatoirement un jour ou l'autre nez à nez avec Leroux, quelles que soient les raisons de celui-ci, et quelles que soient les formes que celles-ci auront donné à son malheur. Cette chose était arrivée à Théodore un soir à Paris, quand il avait trouvé son annonce dans un journal gratuit. Il avait été surpris de l'effet que lui procura le petit encadré, imaginant comment Elle…
    « Monsieur Carlat, vous rêvez ? Est-ce que tout va bien ? »
    Théodore sursauta. Leroux l'avait rejoint près de sa voiture. Il était debout à côté. Il insista :
    « Monsieur Carlat, est-ce que tout va bien ? Qu'est-ce qui vous intrigue comme ça ? »
    Théodore le rassura d'un geste, puis sortit de sa voiture. Ils partirent ensemble pénétrer le bas de l'immeuble.
    La porte de celui-ci était exactement en face du tunnel de l'autre côté de la place. Théodore eut envie de repartir. Ce trou sous la voie de chemin de fer désaffectée faisait dans ses yeux un appel d'air qui l'aspirait. Il résista à sa pulsion. Leroux referma derrière lui en poussant avec le pied. La menuiserie grinça bruyamment en raclant sur un sol crasseux.
    L'installation des boites aux lettres était dans le même état de fraîcheur que celle d'un immeuble de cité. Les noms étaient inscrits au gros marqueur noir indélébile, avec des lettres adhésives, ou au tube de blanc. Rien de tout cela n'allait droit, tout était de travers. Un seul coup d'œil suffit à Théodore pour remarquer que pas une des nationalités du système solaire n'avait manqué de vivre ici.
    « L'appartement est tout en haut, dit Leroux »
    « Je vous suis… allons-y ! » répondit Théodore.
    Ils montèrent dans un escalier froid et humide, qui sentait l'eau de javel et le pipi de chien. Sur une marche, il y avait le mégot écrasé d'un philtre de haschich.
    La visite de l'appartement dura peu. Les trois pièces avaient des fenêtres au double vitrage, y compris les toilettes et la salle de bain. Dans une chambre, Leroux décrocha un poster de Harry Potter punaisé au mur, pour ensuite le rouler précautionneusement.
    « Vous aurez de la place pour bien vous installer, comme ça ! » s'enjoua Leroux, un feu de contentement sur les joues. Il avait l'air béat de ce qu'il venait dire.
    Il continua :
    « Bon, et bien vous le prenez, alors ? »
    « Oui, répondit Théodore »
    Dans la cuisine, Leroux sortit de ses gonds une porte du meuble de l'évier pour y étaler de grandes feuilles doublées au carbone. Il voulut rédiger un état des lieux sommaire, par lequel il aurait apposé la mention « neuf » à chacune des pièces. Théodore remarqua le contraire, trouvant l'endroit sale et usagé. Leroux s'offusqua :
    « Vous voulez rire ? dit-il. J'ai tout refait hier ! »
    « Je ne ris pas, je constate ! répliqua Théodore ; que la différence d'ici avec un taudis, c'est que c'est très lumineux, et que les pièces sont vides ! »
    « Ah ! fit Leroux »
    Une quinzaine de jours après avoir obtenu de Leroux la rédaction d'un état des lieux en rapport avec la réalité, conclut par la signature d'un bail trois six neuf en bonne et due forme l'ayant débarrassé de sept cent cinquante euros de caution versés en liquide, les soupçons de Théodore à l'égard de ce bien étrange propriétaire se confirmèrent.
    Un jour, un peu avant midi, en ayant fini avec une démarche administrative en mairie, il croisa le maire à la sortie du conseil municipal. Celui-ci lui donna un rendez-vous pour le lendemain. En fin de matinée, à onze heures :
    « Ce Leroux a des habitudes fâcheuses, lui dit le maire ; il éponge le malheur de la région parisienne pour venir le répandre ici ! C'est un individu peu scrupuleux ! Le dossier Leroux est remonté jusqu'en Préfecture, car tout le monde est très embarrassé avec son drôle de savoir-faire. Un département comme le nôtre n'a pas la capacité à répondre aux besoins des gens qu'il accueille. Sa technique est toujours la même… »
    Une technique qui valut à Théodore des tracas sordides. Qu'il espéra faire cesser en redéposant le dossier de demande de logement que lui fournit la mairie.
    En effet, les deux mois qu'il passa chez Leroux ne lui permirent guère de s'installer comme il l'aurait souhaité pour y voir plus clair en lui-même. Ce temps-là ne fut, malgré la campagne et le calme de l'immense forêt toute proche, que vacarmes, tourbillons, désespoirs et tristesses accumulés au fil des jours.
    « Etre aux Gaillons », dans la bouche des habitants de Randonnai, cela voulait dire être chez Leroux. Ces trois mots pleins traînaient sous eux une glauque curiosité. Ils glissaient sur le sous-entendu pour monter froidement le long de la cheville.
    Les rondes de gendarmerie au pied des immeubles de Leroux étaient incessantes. Théodore ne connut pas une nuit sans coups de projecteurs à travers ses fenêtres. Tout cela entre les départs de feu à la cave.
    Un jour, sa voisine du palier vint frapper à sa porte, alors qu'il était sur le point d'ouvrir un carton de livres qu'il n'avait pas encore eut le loisir de déballer.
    « Bonjour ! lui dit-elle ; auriez-vous une boite d'allumettes, s'il vous plait monsieur ? »
    Théodore se débarrassa d'elle gentiment. Elle était ivre, sentait très fort le gin. Elle s'excusa :
    « Bon, et bien ce n'est pas grave alors… pardon de vous avoir dérangé, monsieur ! »
    Une demi heure plus tard, il vit monter derrière la fenêtre une épaisse fumée noire. Il partit se pencher au balcon. En bas, un gamin tournait en vélo ; celui-ci leva la tête vers lui, et, avec un large sourire, lui dit :
    « Ca crame en bas… je crois que c'est un incendie ! »
    Théodore lui demanda si quelqu'un avait appelé les pompiers.
    « Je sais pas trop ! répondit le gamin, tournicotant sur le parking en rappelant son pédalier ; il faudrait que j'aille demander, monsieur… »
    Sa voisine de palier apparut à son balcon. Elle le regarda intensément, ce qui le gêna un peu ; elle lui fit ensuite un grand sourire, lui disant :
    « Si, si, c'est bon… Je les ai appelés : ils arrivent ! »
    Dix minutes plus tard, alors que tout le monde s'était regroupé en bas de l'immeuble, déboula toute sirène dehors un camion d'incendie haut sur roues. L'engin cracha plusieurs gros jets de fuel avant de s'immobiliser. C'était un véhicule de lutte contre les feux de forêt.
    Les pompiers jouèrent de la lance à eau en plongeant dans les entrailles de l'immeuble, puis ressortirent des caves une bouteille de gaz, un vrac de couvertures imbibées d'huile, des planches en contreplaqué défaites d'humidité, tandis que d'autres montèrent visiter les appartements.
    La gendarmerie arriva, pour une éternelle enquête qui dura jusqu'à la nuit tombée.
    Théodore se retrouva enfin seul chez lui à plus de minuit. Il se sentit gravement désabusé, terriblement lassé, tout fourbu par le sentiment monotone de voir se dérouler sans cesse le même cinéma des comportements prévisibles.
    Les pompiers avaient laissé les fenêtres ouvertes pour aérer les odeurs de feu ayant remonté des caves dans les appartements. Dehors, au pied de l'immeuble, quelques uns discutaient encore. Il ferma pour ne plus les entendre, repensant à son entretien avec le maire. Il espéra violemment que sa demande de relogement aboutisse au plus vite.
    Cherchant du réconfort, il piocha dans le carton qu'il avait à peine eut le temps d'ouvrir toute à l'heure. Il en ressortit le Delachaux et Niestlé traitant des champignons. C'était l'un de ses livres fétiches. Il n'avait qu'à l'effleurer du bout des doigts pour rêver.
    Il se jeta avec sur son lit, planta son coude dans l'oreiller, puis l'ouvrit. Il lut la phrase en caractères italiques préludant l'ouvrage. Bien qu'il la connût par cœur, il prenait toujours un immense plaisir à la relire, pour réactiver dans sa mémoire le temps de jours merveilleux.
    « Les champignons sont des êtres si fugaces, si polymorphes, qu'avec eux nous devons nous contenter de bien connaître ces incertitudes »
    Cela l'enveloppa entièrement d'une somptueuse émotion, pareille à un drap d'adulte passé de parfums enfantins, car il pensait la même chose des hommes. Cette phrase à nouveau toute fraîche dans sa tête rendit son esprit flâneur. Il éprouva bientôt la sérénité d'une profonde méditation.
    Feuilletant le reste du livre, il rêva encore un peu devant les belles planches de couleur, puis s'endormit, tout habillé.
    Il se réveilla le lendemain à presque midi, bien remis de la fatigue des jours précédents. Il se leva d'un bond et fila à la fenêtre de sa chambre. Celle-ci donnait sur le flanc aveugle d'un bâtiment distant d'une vingtaine de mètres à peine. Il n'encombrait pas trop le champ de vision. Dehors, le soleil était éclatant et l'air très doux. Des insectes tournicotaient le long des pans de murs couverts de lumière, formant de petits essaims lentement remués par la convection universelle d'une journée splendide.
    Une allée longeait l'immeuble d'en face. Quelques véhicules y étaient garés en bordure: un vieil utilitaire de couleur beige, une deux chevaux, et deux voitures plus récentes. Tout cela vivait un autre temps que celui de la région parisienne. La pensée que Paris existait lui pinça le cœur. Elle lui procura un bref accès de détresse. Qui se dissipa aussitôt.
    Il fila à la salle de bain prendre une douche rapide, changea de vêtements, puis fila dehors sur une dernière gorgée de café.
    Il décida de rejoindre la forêt à pieds. Il se rappela la voix de Leroux : « c'est bien, ici ! C'est beau, derrière ! Il y a des étangs, et la forêt. C'est la Suisse Normande ! »
     
  6. Nasr CHARMI

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      28-12-2007 00:50
    Des avions de chasse l'interrompirent dans ses pensées tandis qu'il commençait à monter la rue le long des Gaillons. Ils ébranlèrent le ciel en passant plusieurs fois à basse altitude au-dessus des immeubles. Ils étaient d'une couleur bleue que leur vitesse gommait d'ombre. Leurs grondements lui remplirent le ventre en le comblant d'oubli. Cela lui rappela que depuis qu'il était arrivé à Randonnai, il n'avait pas encore écrit dans son cahier. Il attribua ce fait, soupirant plusieurs fois, à une chose simple : il n'avait pas encore trouvé l'endroit exact où suspendre son tableau au mur. Celui-ci était toujours soigneusement emballé : il ne l'avait pas encore regardé depuis qu'il était arrivé chez Leroux. Cela ne lui déplut pas. Cela le reposait un peu. Il était moins entêté par l'image de ce visage de femme grâce à laquelle il se laissait mystérieusement dériver tandis qu'elle le hantait de son puissant regard. Cela le ravit. Un jour, il parviendrait à se débarrasser de ce tableau ; il souffla un grand coup devant lui pour s'en convaincre. Parce que ce n'est pas une vie, de vivre ailleurs qu'ici la moitié du temps, pensa-t-il amèrement ; ce qui le rendit très triste, désespéré, éprouvant la fracture de son esprit contre le mur de la logique où le temps projette ses illusions.
    La rue s'établit en un long lacet passant au milieu de maisons d'habitations de classe moyenne avec à leurs balcons des pots fleuris, et à leurs fenêtres des rideaux soigneusement arrangés.
    Dans certains carrés d'herbe, les nains de jardin pullulaient. Ces endroits-là abondaient également de loupiottes piquées entre les massifs de fleurs.
    Quand une maison avait sa porte ouverte, il pendait à l'entrée un rideau de perles de couleurs. Cela donnait une impression très aérée à chaque fois, presque reposante, bien qu'il fît lourd dehors tant le soleil de la fin du mois de mai s'était mis à cogner en ce tout début d'après-midi. Le beau temps et la chaleur qui arrivaient, engageaient les maisons à mettre leurs chevelures au vent, pour exhaler dehors l'humidité de leurs vestibules soupirant les vieilles ombres de leurs couloirs. Ces colliers de couleurs étaient des hymens seulement récalcitrants aux regards. Théodore, perdu dans ses pensées, posait son regard sur l'un d'eux, quand celui-ci s'ouvrit d'un coup. Cela lui ficha une pointe au cœur, car il marchait absorbé par le silence autour de lui depuis dix bonnes minutes, n'ayant croisé personne, ni même été perturbé par le passage d'une voiture. Il régnait dans la rue le calme des informations télévisées. Pas un chien n'aboyait.
    Une jeune fille, l'air vive mais parfaitement immobile, avait fait son apparition en haut des trois marches de chez elle : elle avait des cheveux longs très bien peignés d'une belle couleur châtain lui descendant sur les reins, maintenus par un serre-tête en velours rose, un chemisier blanc à manches courtes à ballon, un short en mousseline du même rose que son serre-tête, et portait aux pieds des claquettes. D'une main, elle tenait repoussé sur le côté le rideau de perles, la mine baissée pour dissimuler un peu son grand sourire. Elle lui lança le salut d'un petit souffle court :
    « Bonjour ! »
    Théodore lui rendit son bonjour, puis remarqua les gros papillons dorés sur ses pieds nus :
    « C'est drôlement joli, ça ! dit-il ; comment t'appelles-tu ? »
    « Jennifer ! »
    Elle se retourna plusieurs fois nerveusement pour jeter un œil derrière elle au couloir, en gardant le rideau ouvert d'un mouvement vif de l'épaule, sur laquelle elle tâta, d'une main empressée, paraissant très attachée à ce que toutes les cordelettes ne retombent pas entièrement devant elle. Elle paraissait accoutumée à cette manière de se tortiller.
    Elle fixa un instant Théodore, puis le quitta des yeux pour lancer dans le couloir :
    « Mais oui ! J'arrive, ah ! Je disais bonjour, c'est tout… Mais oui papa, j'arrive je te dis ! Je n'ai plus faim de toutes façons ! »
    Elle se tourna à nouveau vers Théodore :
    « C'est mes parents, dit-elle ; c'est toujours la même chose avec eux, je ne peux rien faire tranquille ! »
    Théodore lui demanda si elle était déjà en vacances.
    « Presque ! dit-elle »
    « Et que veux-tu faire plus tard ? »
    « Top model ! »
    Théodore ne voulut pas décourager son ambition autrement que par un grand sourire, si large qu'il sentit celui-ci lui tirer la peau jusqu'à la pointe des oreilles.
    « C'est un beau métier ! dit-il »
    Elle eut l'air d'être soudainement très inquiète. Le fil de son trouble passa dans sa voix :
    « Vous trouvez, monsieur ? C'est vrai que vous trouvez que c'est un beau métier, top model ? Parce que mes… »
    Théodore la coupa :
    « Très beau, mais très dur aussi : il faut beaucoup marcher ! »
    Elle se mit à rire :
    « Défiler, c'est ! »
    Et immédiatement sa petite mine se replongea vers l'inquiétude ; elle demanda :
    « C'est vrai, ça, qu'il faut beaucoup marcher ? Moi, je ne marche pas trop, parce que mes chaussures me font mal aux pieds… »
    Derrière elle dans le couloir, une voix gronda plusieurs fois ; elle tourna la tête, avec le masque du dépit. Elle ne dit au revoir à Théodore que d'un œil, entortillant nerveusement autour d'un doigt le bout d'un collier de perles :
    « Au revoir, monsieur… A bientôt, j'espère ! »
    « Au revoir, Jennifer, répondit Théodore ; nous nous recroiserons sûrement ! »
    Théodore remarqua que le visage de la jeune fille s'était éclairé quand il avait prononcé son nom. Elle lui demanda :
    « Et vous monsieur, comment vous appelez-vous ? »
    Il n'eut pas le temps de lui répondre, restant muet devant le visage de matrone qui apparut derrière elle. Tout le rideau s'ouvrit. Une bonne femme charpentée comme une patronne de ferme, les joues rouges et les mains larges, se campa sur le perron :
    « Jennifer, tu rentres ! Ou bien il va encore pleuvoir des baffes comme il pleut des grêlons au mois de mars ! »
    Elle fit tomber une main sur l'épaule de la jeune fille, qui disparut derrière le rideau en larmoyant.
    La bonne femme avait la mine réjouie, ne paraissait guère méchante malgré ses gestes brusques et son imposante corpulence ; elle jeta à Théodore quelques regards étincelants paraissant être de connivence, puis elle lui demanda, sans même un bonjour :
    « Elle vous a pas trop embêté, j'espère ! Parce que, qu'est-ce qu'elle peut être bavarde, cette gamine-là ! Et curieuse, c'est pas possible ! Ah ! »
    Théodore lui répondit que non tandis qu'elle le dévisageait. Elle lui demanda :
    « Vous êtes nouveau aux Gaillons, c'est ça ? Jennifer s'imagine toujours que le prince charmant arrivera par là-bas. Elle ne parle à personne dans le village à part ceux des Gaillons ; elle me dit qu'ils sont moins ennuyeux que les autres… Moi et mon mari, ça nous tracasse bien cette affaire-là ! Enfin, quand elle aura un peu grandi, elle s'apercevra bien qu'il faut des sous pour faire une vie, et que c'est pas là-bas qu'on lui montrera comment les fabriquer ! Pas vrai ? »
    Théodore lui répondit que les faux monnayeurs avaient, en effet, certainement de quoi vivre ailleurs que chez Leroux, ce qui arracha un soupir de contentement à son interlocutrice, avant de la quitter sur un sourire courtois.
    La pente de la rue se perdait lors d'un dernier virage en ouvrant l'horizon au regard. La route vicinale qu'elle raccordait, partait trancher à travers deux champs immenses au fond desquels l'orée de la forêt apparaissait comme un épais ourlet vert.
    Théodore repensa à Jennifer, et aux papillons dorés qu'elle portait à ses pieds nus. Cette pensée toute fraîche lui pinça le cœur. Il n'avait pas eu d'enfant, il n'avait pas de femme, mais un tableau seulement, que le souvenir de la voix de la jeune fille intacte dans son oreille lui permit d'oublier un peu, ce qui l'enthousiasma profondément, et le fit se sentir plus en vie qu'il ne l'avait été depuis qu'il était arrivé à Randonnai.
    A un balcon, un homme le dévisagea avec insistance tandis qu'il passait. Il se détourna, horrifié du constat de cette image, où partout était inscrit le vice naturel qui accable les hommes ayant passé un certain âge après avoir toujours vécu à la campagne. Quel âge il avait, celui-là ? Ses traits n'en laissaient plus aucune idée. Il aurait pu avoir trente ans, comme il aurait pu en avoir cinquante. De toutes les façons, à la campagne, tout le monde se ressemble une fois arrivé à l'âge légal de boire. Amer de cette dernière réflexion, Théodore fit comme l'on fait en marchant seul par une splendide journée de printemps : il se mit à chasser une pensée par une autre. Il se remit à penser à Jennifer. Quelque chose qu'elle avait en elle, était terriblement adulte malgré son jeune âge. Il sursauta devant ce violent accès de sympathie que lui procurait le souvenir de la jeune fille. Celui-ci s'était glissé dans sa mémoire comme une main dans un gant, et semblait l'épouser parfaitement. Ne voulant plus y penser, il s'affola rapidement, car malgré le flot de tracas qu'il se trouva pour engloutir l'image de ce visage à peine adolescent, celle-ci persista à irradier de puissants remous de tendresse. La tendresse gagna en force, amplifiée par l'envie qu'elle disparaisse. Rendu anxieux par ce tourbillon, Théodore hâta le pas, pressé de rentrer dans la forêt dont les premiers arbres étaient à moins d'une centaine de mètres maintenant.
    Plus loin, un moineau était en train d'agoniser en plein milieu de la route, sous un soleil brûlant, éloigné des ombres que les arbres projetaient sur le flanc du remblai. Quand Théodore s'en approcha, il ouvrit ses ailes plusieurs fois, les yeux mi-clos, le dos rond, en poussant quelques minuscules pépiements d'affolement. Ses flancs battaient à un rythme élevé, ses pattes semblaient hors d'usage ; malgré tous ses efforts à se déplacer, il resta statique sur le bitume inondé de la puissante lumière du début d'après-midi. Le soleil paraissait vouloir l'écraser. Il se débattit encore, procurant à Théodore un immense sentiment de tristesse. Il s'agitait sur un sol couvert de ses jets de défécation. Malgré toute la pitié que cela lui procura, Théodore ne parvint pas à rassembler tout le courage qu'il lui aurait fallu pour accéder à son envie de le délivrer de ses souffrances en lui tordant le coup. Passant son chemin, il se sentit très mal à l'aise, refoulant un lourd sentiment de culpabilité en imaginant une voiture écraser pour de bon l'oiseau. Au pire, si rien de tel ne s'était passé toute à l'heure quand il rentrerait de sa ballade, il décida qu'il le tuerait.
    La forêt était splendide : il s'y noya au fil des plusieurs kilomètres de marche qui l'emmenèrent jusqu'au carrefour de l'Etoile, où il fut saisi par l'aspect somptueux du feuillage incandescent de quelques grands hêtres pourpres ombrageant les murs blancs d'une ancienne maison forestière. Il trouva curieux de ne pas voir cette petite demeure apparaître sur la carte, et peina à se rendre compte si elle était occupée ou non.
    Autour de l'Etoile, il y avait quelques grands espaces dégagés sous les arbres. Cela formait de vastes et profondes clairières voisines les unes des autres, paisiblement obscurcies par la voûte d'immenses hêtres. Ces aires de détente possédaient chacune une installation vouée aux séances de pique-nique. Théodore passa d'un endroit à l'autre pour tournicoter d'une façon égale autour des tables, la mine baissée, obsédé par le sol devant lui, le regard vide : il rêvait en marchant, d'un pas lent, hantant une clairière, puis une autre. Il n'y avait personne. C'était désert d'agitation ; rien ne se faisait entendre que le chant des oiseaux. Qu'il n'entendait pas, s'imaginant comment Elle se serait assise à cette table qu'il croisait, auprès de laquelle un instant il racla du pied, découvrant un humus noir parmi les feuilles mortes ; s'imaginant comment Elle l'aurait regardé, éprouvant ce qu'il aurait ressenti aux mouvements de ses yeux sur lui ; s'imaginant tout d'Elle jusqu'à ce que ses yeux le réveillent par plusieurs violents élancements de douleur le pinçant à la nuque.
    Il fit demi tour, reprit la route de Randonnai. Il n'y croisa personne. En sortant de la forêt, le soleil avait bien baissé, mais il faisait encore grand jour. Simplement, l'air était moins chaud qu'en début d'après-midi, et les ombres des arbres du talus s'étaient allongées en s'étalant sur la route. Quelque chose resserra soudain toute cette plénitude quand Théodore revit l'oiseau sur le sol, vivant encore, prisonnier de ses nombreuses traces de déjection. Lorsqu'il en approcha la main, ses ailes s'ouvrirent à peine, et, quand il l'eut récolté, il observa que ses yeux, mi-clos, n'étaient plus que de petits fruits confis de souffrance. Théodore sentit son regard devenir humide, éprouvant en un instant la tristesse, la colère, l'abandon, déroulés par un profond frisson qui l'empêcha de déglutir entièrement. Un violent sentiment de culpabilité lui nouait le ventre intensément. Reprenant son souffle, il approcha une deuxième main de la tête de l'oiseau, se concentra. D'un geste prompt, il lui arracha la tête sur un pépiement, puis se débarrassa bien vite du tout en le jetant dans l'épais taillis situé derrière le fossé.​
     
  7. Nasr CHARMI

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      28-12-2007 00:52

    En redescendant la rue, il revit Jennifer devant chez elle, qui faisait du vélo sur le trottoir. Il était trop grand pour elle. Elle pédalait dessus comme un canard, la pointe des pieds tournée vers l'extérieur. Elle donna plusieurs mouvements de guidon désordonnés en apercevant Théodore, voulant tourner pour venir à sa rencontre, cherchant à reprendre les pédales de son mieux. Elle s'écria, les joues pleines de couleurs :
    « Théodore ! Vous avez fait une bonne promenade, dites donc ! Vous êtes sorti tout ce temps-là ? »
    Elle avait l'air enthousiaste. Elle ne fut pas bien longue à le rejoindre sur le trottoir d'en face. Il lui pinça la joue :
    « Alors, miss papillon ! on fait son sport ? »
    « Je fais de l'exercice ! répondit-elle ; pour avoir de belles jambes ! »
    « Tu as déjà de bien beaux pieds ! »
    Elle regarda ses pieds, l'air perplexe ; puis releva timidement la tête, faisant passer sur ses joues quelques vagues de couleur en lui demandant :
    « C'est vrai, que vous trouvez que mes pieds sont jolis, Théodore ? »
    Jouant nerveusement avec son guidon, elle faillit tomber sur le côté avec son vélo. Théodore la rattrapa au coude :
    « Hou là ! dit-il ; fais attention ! Ou bien tu risques de nous composer le vol du coléoptère ! »
    Surprise, elle jeta, d'une voix excitée :
    « Du quoi ? »
    Elle se colla à lui, manquant encore de peu la chute en chahutant maladroitement son pédalier, tournant le guidon en tous sens, les pieds tantôt par terre, tantôt sur les pédales. Alors il passa un bras autour de ses épaules pour lui redonner de l'équilibre, puis se pétrifia, brutalement mal à l'aise, se sentant immédiatement coupable du contact avec la jeune fille, avec chevillée au ventre la pénible impression que ses gestes étaient déplacés. Son corps était chaud, ses cheveux étaient doux ; elle était encore loin d'être une femme, mais elle vivait déjà parfumée. Contre Théodore, l'espace d'un instant, Jennifer incarna une tendresse désespérante de grâce et de pureté. Il voulut renier son malaise en lui baisant les cheveux, elle l'amplifia en relevant brusquement la tête, cherchant les lèvres, n'atteignant que la joue, d'une petite bouche tiède et chaude aux lèvres fraîches.
    Théodore mit tout cela sur le compte de l'inattention due à l'agitation, mais Jennifer s'exclama, s'accrochant d'une main à son guidon, de l'autre à son bras :
    « Je ne suis jamais sortie avec un grand ! »
    Théodore fut glacé en entendant le rideau de perles s'agiter derrière lui. Quelqu'un apparut sur le palier de la maison. C'était la forte et épaisse bonne femme de toute à l'heure. Elle le toisa d'un œil amusé. Son visage ne paraissait pouvoir se tirer que d'une même et immuable émotion : celle d'une joie stupide.
    Elle fixa davantage Théodore, lui disant :
    « Elle a recommencé à vous embêter, hein ! Vous laissez pas faire ! Jennifer, c'est Miss Caprice ! »
    Théodore se sentit le prisonnier d'un doute terrible ; il rétorqua :
    « Mais elle ne m'ennuie absolument pas ! »
    « Parce que vous ne la connaissez pas ! C'est vrai qu'elle est adorable cette gamine, mais c'est un vrai monstre… »
    Elle appela Jennifer partie tournicoter sur son vélo au beau milieu de la rue, tantôt assise, tantôt debout, passant d'un trottoir à l'autre. Théodore se décontracta, jeta un œil à sa montre ; il était six heures et demi du soir passées :
    « J'ai l'impression que c'est l'heure du bain ! dit-il »
    « Ca ! fit la bonne femme, vous pouvez le dire ! parce que pour réussir à la bousculer, cette gamine, il faut se relever les manches ! Si on veut être à table à l'heure, il faut s'y prendre maintenant ! »
    La jeune fille continua ses allées et venues entre la rue et le trottoir, fit hurler plusieurs fois sa mère, lui tournant ostensiblement le dos, puis se décida à rentrer, sans se presser. Elle laissa s'effondrer son vélo le long de chez elle après l'avoir bien vite appuyé au muret du jardin. Puis elle courut vers Théodore, pour lui faire une bise :
    « A bientôt, Théo ! »
    Elle l'embrassa sur les deux joues, deux fois de chaque côté, en ne cessant de se pendre à son cou. Elle en profita pour lui demander à l'oreille ce qu'était un coléoptère. Théodore s'en débarrassa en la redéposant par terre :
    « Un coléoptère, c'est un papillon, Jennifer. »
    Elle souffla :
    « Je le savais ! »
    Elle partit en courant vers sa mère. Elle se retourna une dernière fois vers lui, s'exclamant :
    « Je voulais être sûre ! »
    Il était presque sept heures du soir quand il rentra chez lui. Les courses n'étaient pas faites. Il se mit à avoir faim. Les grandes surfaces de l'Aigle étaient sûrement ouvertes jusqu'à huit heures. Il avait le temps d'une douche. Au pire, il mangerait en ville. C'était si agréable de sentir son esprit flotter sur la détente d'une après-midi de marche en pleine forêt, qu'il remit au hasard de fomenter le déroulement de sa soirée. Une fois sous la douche, il se laissa couler au fond de lui-même, puis, une fois qu'il se fut enroulé dans sa serviette, il ne voulut plus se trouver le moindre tracas.



    Théodore en était à la rédaction de quelques lignes dans son cahier. Il était heureux, cela faisait quelques heures qu'il venait d'emménager dans son pavillon. Celui-ci était en bout de rangée : de la fenêtre de sa chambre, il avait une vue sur l'orée de la forêt. Le calme qui régnait dans ce nouveau logement le laissait surpris : le déphasage avec les Gaillons était complet. Ici, pas de voisins en dessous en train de chahuter jusqu'au beau milieu de la nuit. Il voulut profiter de ces premiers effets du bonheur d'être seul enfin, sans aucun bruit autour de lui, pour se consacrer à mettre à jour son journal. Il ne le tenait plus depuis son arrivée à Randonnai. Jetant de temps en temps un œil à un grand carton appuyé le long du mur, il se confortait. Son tableau était là, près de lui, pas encore déballé. Le plaisir à retarder ce moment était incroyable. Il se délectait de cet instant proche en savourant sa salive, sentant monter l'inspiration future qu'il contenait. Comme une vague encore sage. Mais qu'il ne pourrait s'empêcher de laisser déferler en ouvrant son carton, pour qu'elle l'emmène avec elle, au loin, au plus profond de lui-même, où il était incapable de se rendre seul.
    « Une œuvre d'art est un bathyscaphe : elle nous transporte à des profondeurs inouïes, nous protégeant parfaitement des pressions du monde ; elle est une illusion qui résiste à ce que nous appelons la vérité, mais qui la fouille, comme un bathyscaphe fouille la faille profonde d'un rift océanique »
    Il releva la plume de sa feuille, puis la posa plus haut, à gauche près de la marge, où il manquait la date. Il l'ajouta, écrivant : premier juin. Puis il soupira, content, tout en relisant ce qu'il venait d'écrire concernant le fond marin. Il repensa aux frayeurs qu'il avait eues enfant en regardant les photos à l'intérieur des encyclopédies Cousteau : souvent, il lui était arrivé de sursauter devant les somptueuses couleurs bleu sombre des profondeurs de la mer, brusquement persuadé qu'elles avaient le pouvoir de le projeter au beau milieu de ce qu'elles lui montraient si son regard insistait trop sur elles. Les photos se mettaient à trop exister. Elles l'envahissaient. En lui donnant d'un coup la conviction brutale de leur effrayante capacité à le transporter immédiatement à l'endroit exact où elles avaient été prises.
    Il se remit à écrire dans son cahier. Dehors, il faisait nuit noire. Les quelques globes des réverbères de l'allée de gravillons bordant les jardins s'étaient éteints à onze heures. Sa fenêtre était ouverte. Une partie du ciel était imprégnée de la lumière blanche de la lune. De temps en temps, deux chats au bord de la copulation poussaient de longs miaulements de douleur, à la fois écoeurés et blessés par la concupiscence, puis crachaient sèchement leur colère.
    Sous sa fenêtre, depuis qu'il s'était installé à son bureau, Théodore n'avait presque jamais cessé de les entendre gronder, de façon plus ou moins lointaine.
    « Aujourd'hui encore, il a fait très chaud ; Jennifer a voulu m'accompagner jusqu'aux étangs où pêche son père, puis nous avons marché jusqu'à l'étang de Conturbie. Elle voulait à tout prix que je voie avec elle comment la surface du lac se vide de son eau dans le trop plein collé au bas du muret de la route, et comment elle en ressort en cascade de l'autre côté. En arrivant à Conturbie, il y avait un photographe ayant planté son trépied en bord de route : il photographiait des vols d'oiseaux passant au-dessus de l'étendue du lac. Il faut dire aussi que la région à de quoi inspirer ; elle a tout pour elle, sauf l'humidité, qu'on imagine perçant facilement les murs les plus épais : il n'y a qu'à regarder la gamme infinie en très bonne santé du vert de la végétation pour s'en rendre compte ! Ici, aucune couleur verte ne parait fatiguée. Les nuages tiennent tout ça en état. Et le sol est riche de réserves d'eau pour les jours comme aujourd'hui où le soleil est roi.
    Il m'a demandé si Jennifer était ma fille ! Il trouvait qu'on se ressemblait. Au début, il croyait que je blaguais après m'avoir entendu lui répondre non ; puis il fut hésitant à mon égard, pensant peut-être que je n'avais pas envie de parler. Je l'ai mis à l'aise en lui disant qu'il se trompait, c'est tout ! »
    « Alors durant un long moment nous avons bavardé ensemble, de notre vie, de celle de la région, de ce qui s'y passait, de ce qu'on pouvait y faire, tout ceci entre les prises de vue des vols de canards au-dessus du lac. Son appareil était muni d'un objectif possédant la formule optique Maksutov-Cassegrain ; un truc de pro qui sait choisir son matériel… Nous avons un peu parlé des étoiles : il m'a confié avoir plusieurs fois tâté de l'astrophotographie, mais les temps d'exposition extrêmement longs contrariaient sa nature impatiente, ce qui n'arrangeait pas les choses pour lui donner envie de persister dans cette voie-là, celle du ciel. Nous avons bien ri, puis nous avons parlé d'autre chose. »
    « Tout ce coin du Perche est l'origine de l'immigration canadienne ; voilà pourquoi la forêt donne autant envie de voyager : elle hurle au large, pour nous pousser à imiter les Tremblay, les Pelletiers et autres, qui jadis partirent d'ici gagner Granville pour sauter dans des barques et prendre la mer. Nous nous sommes demandé ce que toutes ces familles pouvaient bien fuir pour prendre des risques pareils ! L'ennui, certainement ; cela nous mit d'accord en nous faisant rire. Ce qui fit trépigner Jennifer qui s'accrocha à mon dos, rendue fiévreuse par l'idée de rater quelque chose, de ne pas tout comprendre. Thierry le photographe lui demanda quel âge elle avait. Treize ans ! Et bien dis donc, tu t'intéresses déjà à beaucoup de choses. Merci monsieur ! Rien que ça. Elle m'adore, cette gamine ; ça m'inquiète, parce que moi aussi, un peu. Thierry a été très sympathique, je l'ai vu plusieurs fois retenir des questions embarrassantes. C'est un type élégant. Il m'a fait sentir le danger dans lequel je me trouvais en me parlant des jeunes filles que Balthus peignait comme un dieu. »
    « Puis nous avons parlé de la forêt, essentiellement. Riche de champignons à l'automne, et même avant, faisant la bonne fortune des ramasseurs et des photographes comme lui. C'est sur ce sujet qu'on s'est mis à se tutoyer. En parlant des fameuses journées mycologiques de Bellême, et du gratin qu'elles attirent. Des allumés de la girolle, du cèpe et de la trompette de la mort ! Qui mettent tout ça sous la lame de leur microscope, histoire d'user leurs oculaires après avoir passé la journée entière à user la semelle de leurs bottes parmi les taillis de fougères pour remplir leur panier ! et qui le soir venu ripaillent ensemble, bien à l'abri de l'empoisonnement. »
    « Théodore, rigole pas, c'est quand même grâce à des types comme ceux de Bellême qu'on sait ce qu'on mange ; c'est eux qui les font, les livres sur les champignons ! »
    « Voyons, Thierry, je ne me permettrais jamais : je les adore, ces types ! Simplement, si tu écoutes trop leurs conclusions de pharmacologues avertis au sujet de chaque espèce comestible, tu es sûr de ne plus jamais manger de champignons ! C'est quand même grâce à types comme ça que tu apprends brutalement un jour qu'un champignon reconnu comme un comestible de choix depuis des années, est potentiellement mortel, et que le composé chimique faisant courir le risque d'effet d'accumulation si tu en manges trop ou de façon trop rapprochée, est le même pratiquement que celui qu'on trouve dans certains carburants spécialement élaborés pour les moteurs de fusée ! »
    « C'est à ce moment que Jennifer me secoua par le bras pour me faire promettre de l'accompagner au feu d'artifice du quatorze juillet de Tourouvre. Parce que ses parents n'y vont jamais, lui préférant celui de l'Aigle. Je ne lui ai rien répondu. Elle bouda durant tout le trajet du retour. Ne voulut plus rien m'expliquer de la nature d'ici qu'elle disait tout à l'heure si bien connaître. Ignora tout du troupeau de cerfs resserré sur lui-même au beau milieu de sa pâture qui m'avait valu à l'aller tant de longues explications sur le commerce de leur viande, l'importance de leurs bois, la puissance de leurs cris jetant leurs inquiétants échos à des kilomètres à la ronde dès la fin de l'été, ainsi que quelques savoureuses mises en garde au sujet de la clôture électrifiée de leur enclos. Elle me quitta près de chez elle sans un mot. C'est mieux ! Aujourd'hui, c'était mon dernier jour aux Gaillons ! »
    La tête d'un chat apparut au rebord de la fenêtre de la chambre. Théodore releva le nez de son cahier :
    « Qu'est-ce que tu fabriques ici, toi ? »
    Le chat commença à minauder, poussa quelques imperceptibles miaulements, puis s'en alla lentement rejoindre l'autre coin de l'encadrement, contre lequel il se frotta en restant dehors. Il installa au bout de sa queue le crochet d'une intense flagornerie, pour se traîner avec ferveur d'un bout à l'autre de la fenêtre en se soulevant le ***. Qui rapidement fut comme un centre au beau milieu de l'univers. Théodore se mit à rire. Les chats ont leur nombril sous leur queue lorsqu'ils ont faim.
    « Alors, le matou, c'est fini la séance de pattes en l'air ? »
    Il prit un papier sur son bureau, où étaient déjà notées quelques courses à faire, y ajouta : lanternes japonaises. La lumière centrale était insupportable. Il éprouva la fatigue de s'être concentré à écrire sous le mauvais jour d'un unique éclairage. Il attendrait que celui-ci soit rendu correct pour déballer son tableau. De violents maux de tête étaient prévisibles s'il le scrutait maintenant.
    Une idée le traversa. Il s'empressa de la consigner dans son journal :
    « La lumière est pour moi comme le mélange que respire le plongeur. Pour atteindre certaines profondeurs en limitant les risques d'accident, il utilise un mélange d'air enrichi en oxygène et en hélium, pour limiter la saturation de son sang en azote, rendre moins importants les effets de narcose, et diminuer le temps de ses paliers de décompression lors de la remontée. Ce soir, je n'ai qu'une source de lumière à ma disposition. C'est beaucoup trop pauvre pour que je puisse me laisser emmener aux profondeurs auxquelles m'a habitué mon tableau - où il m'emmènera au premier regard que je lui donnerai. Il faut que j'enrichisse ma lumière d'au moins deux autres sources d'éclairage avant de me plonger dans l'étude de ce joli sourire. Ainsi, j'aurai enfin à ma disposition le mélange de lumière idéal pour prémunir le métabolisme de mon esprit d'une ivresse néfaste à son pouvoir de perception. »
    Il repoussa un peu sur le côté son cahier, pour ajouter à sa liste de courses : lampes à incandescence. Cela l'emplit d'une intense satisfaction ; il se leva pour aller à la fenêtre, où était toujours le chat. Celui-ci sauta sur le toit du garage, le regarda de ses deux yeux ronds brillants sous la nuit, puis descendit bien vite en fouissant à travers le fouillis de plantes grimpantes accroché le long du mur. Se penchant à la fenêtre, Théodore vit s'allumer deux petits disques oranges : le chat le regardait depuis la pénombre derrière la haie, puis il partit, sans un bruit, s'enfonçant dans l'obscurité sans se presser.
    Un papillon entra dans la chambre, attiré par l'ampoule à nu du plafond ; il se mit à tourner autour, jetant des ombres énormes aux quatre murs. L'idée de le chasser emplit Théodore d'une lourde paresse. Il se contenta simplement d'éteindre sa chambre en gagnant la salle de bain. Il n'était pas loin de minuit. Dès le lendemain matin, il voulait se rendre à l'Aigle pour y faire ses achats. Le soleil du matin lui donnait des idées qu'il brûlait dès midi passé. L'été approchait à grands pas. Les nuits commençaient à contenir un air tiède et doux annonçant le solstice. C'était un souffle léger, parfois presque absent, promenant des rêves qui se laissaient choisir, puis mener, aussi paisiblement qu'une montgolfière. Mais il lui fallait dormir pour partir tôt. Il descendit jeter un œil à la cuisine pour compléter sa liste d'achats.
    Le chat était parti s'asseoir au beau milieu du parking d'à côté. De temps à autre, il s'interrompait au beau milieu de sa toilette, méditait quelques instants, relevant la tête après s'être passé une patte derrière l'oreille pour jeter un œil aux quelques fenêtres du cube d'habitation encore allumées. Il s'était mis à l'écart des grands cadres de lumières blafardes qu'elles projetaient sur le bitume gravillonné. L'heure était calme, pas une souris ne dansait : c'était la misère. Un grand appétit tiraillait puissamment son ventre. L'amour l'avait creusé, il avait réussi son coup. Il n'y avait plus que la gamelle à combler pour que tout fût parfait. Il eut soudain la même idée que celle des soirs d'avant : aller fureter au bas des barbecues de jardin. L'époque était propice aux découvertes réconfortantes. Il ne comptait plus les fois où il avait trouvé glissé parmi les herbes au pied des grills, un joli bout de gras délicieusement condimenté. Cela le décida. Il fila vers les jardins les plus sombres.
    « Christophe, dis, tu as entendu ? »
    Christophe avait pris sa chienne dans les bras. Il l'embrassa sur la tête en partant jeter un œil avec elle à la fenêtre. Sa mère était quelque part près de lui ; en trop, comme d'habitude. Elle hantait aussi bien l'étage, qu'elle savait régner au rez-de-chaussée. Christophe se colla le nez au carreau :
    « La lumière de la cuisine vient de s'allumer, dit-il. Ca fait au moins deux mois que c'est vide, là-bas. Sûr que c'est ça ! Ils l'ont mis en pignon.»
    La chienne soudain s'agita nerveusement. Il la redéposa. Elle courut dégringoler l'escalier pour aller aboyer dans la cuisine.
    « Qu'est-ce qui lui prend ? »
    « Ah ! Christophe, ne fais pas l'***** ; tu le sais bien ! Ah ! On va encore retrouver de la ***** partout… Ah ! J'en peux plus, moi, de tout ça, hein, Christophe ! »
    « Je vais aller lui ouvrir : elle va le tuer ! »
    « Fais ce que tu veux ! Moi, je ne m'en occuperai pas ce soir, en tout cas, j'en ai ras le bol. »
    Le chat était entré dans le jardin au gré d'un passage qu'y avaient ouvert les lapins du voisin en grattant sous le grillage. C'était un endroit caché par les massifs de verdure étoffant les clôtures. Il furetait en rampant sur la bande de gravillons bordant le mur extérieur de la cuisine ; son éventuel butin était dé****ais à moins de trois mètres de lui ; cela sentait déjà très bon ; le barbecue reculé le long du mur avait servi à midi ; l'ennui, c'était tous ces aboiements étouffés provenant de la fenêtre qu'il devait longer pour atteindre son but enfin ; maintenant, il hésitait ; mais l'appétit était trop fort, alors il fila, jouant son va-tout.
     
  8. Nasr CHARMI

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      28-12-2007 00:53

    Il commença à se glisser sans un bruit le long de la cuisine, quand la lumière extérieure du jardin s'alluma. Il se figea un instant, halluciné par l'ampoule au mur venant de le saisir sous sa coupe de lueur violente. Il eut à peine le temps de se tasser pour déguerpir, que la chienne jaillit comme une bombe par la porte de la cuisine soudain malignement entrouverte. Elle le manqua une première fois, lâchant prise sous une pluie de griffures, mais se remit immédiatement à le charger, comme une flèche douée d'un extraordinaire instinct anticipant toutes les nombreuses volte-face qu'il fit devant elle. Elle eut rapidement l'avantage, et, ivre de colère, ignora tout de la douleur des nouvelles griffures qu'elle reçut. Tout d'un coup, elle prit le chat à la gorge. Il poussa un long miaulement qui s'éteignit lentement en un profond grondement, avant de s'étrangler dans le silence par un dernier cri répugnant. La chienne, par plusieurs mouvements brusques, le posa devant elle pour mieux le ressaisir, puis se coucha pour serrer dessus sa mâchoire de toutes ses forces, le poil hérissé, le dos frémissant, les côtes gonflées de haine, semblant se libérer d'un mal terrible sous les craquements qu'elle produisit à la nuque du chat.
    Son maître l'appela :
    « C'est bien, ma chienne, t'as bien travaillé ! Tu n'es pas commode avec les chats, toi, hein ! C'est quand même un peu plus dur qu'avec les lapins, non ? »
    Il alluma la cuisine, puis éteignit la lumière du jardin. Sur le dossier d'une chaise était jetée une serviette éponge, et à un montant, étaient passées les anses d'un sac en plastique. Il prit la serviette pour essuyer les pattes de sa chienne, et le sac pour y mettre le chat. Après avoir solidement nouées ensemble les anses, il jeta un œil à sa chienne en serrant un dernier nœud :
    « Demain, on ira au fossé ! Tu veux qu'on aille au fossé voir tes copains, demain ? »
    La chienne le suivit jusqu'au garage. Il y déposa le chat dans son sac sur une vieille machine à laver, après avoir hésité quelques instants :
    « Je vais pas le mettre dedans, je serais encore capable d'oublier, moi, avec ça ! »
    Puis il remonta dans sa chambre avec sa chienne devant lui dans l'escalier. Il eut à peine le temps de s'installer sur son lit que sa mère poussa sa porte :
    « Christophe ! Qu'est-ce que c'est que ce truc, au garage ? »
    Il sursauta, blanc comme un linge :
    « Quoi, ce truc ? »
    Il ne lui avait toujours rien dit de son extraordinaire découverte au carrefour de l'Etoile. Il s'était contenté de savamment dissimuler dans un recoin encombré du garage, les deux morceaux de concrétion cristalline formant un crâne humain. Depuis qu'il l'avait trouvé, il n'y avait pas touché. Il connaissait les habitudes de sa mère. Elle n'allait jamais fouiller à cet endroit. Le garage, c'était son affaire à lui, sa mère n'y allait que pour faire tourner la lessive et y étendre le linge. La coutume familiale avait établi depuis des lustres que le rangement du garage demeure sous l'entière responsabilité de l'homme de la maison.
    Il avait le visage rendu blême que sa mère ait peut-être violé cette loi-là en allant fureter.
    Elle ne répondit rien. Il recommença :
    « Ben dis-moi ! De quel truc tu parles ? »
    L'aventure du chat dans le jardin était déjà noyée dans sa mémoire. Il n'y avait plus que cette chose au garage, qui l'inquiétait, dé****ais. Il cria :
    « Ben réponds ! De quel truc tu parles ? »
    « Du sac sur la machine, Christophe ! »
    Il se détendit d'un coup, se rejetant en arrière sur son lit, un bras derrière la tête, soupirant :
    « Ah ! ça… c'est le chat ! »
    « Oui, ben Christophe, tu vas pas me le laisser là trop longtemps j'espère, hein ! »
    Il se mit à bougonner, avec un drôle de sourire :
    « Ô, ne t'inquiète pas ! J'irai le jeter demain ! »
    « Bon ! fit-elle »
    Il se tourna vers sa chienne sur le lit près de lui :
    « On va aller voir tes copains, demain, tu veux ? Tu sais, tes copains dans la haie… T'aimes bien là-bas : ça te changera un peu ! »
    Théodore regagna l'étage, méditant, son esprit remué par tous les cris qu'il venait d'entendre dans le jardin plus loin. Il y avait quelque chose d'effrayant, de mal mort, dans cette vie de la campagne autour de lui. Une fois dans sa chambre, il ne put résister au besoin de s'asseoir encore un peu devant son cahier :
    « L'histoire des juifs, c'est l'histoire de l'entente à la rencontre de la mésentente, l'histoire de la jalousie que possède la mésentente à l'égard de l'entente ; l'aîné d'une famille sera toujours, un jour ou l'autre, appelé à ressentir la vérité de cette histoire, parce qu'il est venu en premier, et que l'air du temps est universellement le même dès qu'on se met à voyager.
    Ce n'est pas parce qu'une famille vit dans l'entente, qu'elle fomente à l'égard des autres ; d'où vient cette confusion de voir l'entente comme un complot ? Les gens supposent toujours le plus chez les autres, du mieux dont ils sont capables ; et ce mieux, hélas, c'est souvent la méchanceté.
    Si une famille s'entend, que le courage des parents est relayé par celui des enfants, la mésentente qui les observera, condamnera leur entraide, la verra comme le mal, pur, absurde : elle voudra la détruire, mais, n'y parvenant pas, elle voudra alors la tuer, en abattant par tous les moyens qu'elle saura se créer ceux qui la portent.
    La mésentente est jalouse de l'entente ; elle n'est pas l'opposée de l'entente, elle est sa rivale, sa concurrente ; déloyale, évidemment.
    J'ai vécu en compagnie de ma mère et de mon frère ; j'ai vu notre entente faire se déclarer des flots de haine en de nombreux endroits où nous passions, pareils à un feu qui aurait voulu nous brûler ; c'était comme si les gens autour de nous pensaient réellement que notre entente favorisait l'état de leur ruine - s'ils en avaient une ! - provoquait leur malheur - s'ils avaient un bonheur - accentuait leur isolement - s'ils n'étaient déjà pas assez seuls ! - bref, comme s'ils se persuadaient brutalement que notre entente était la grande responsable de tous leurs maux ; et, parce que nous nous étions croisés, que c'était comme si elle fût venue devant eux pour se rendre, pour plaider coupable, et agréer de se sentir sale de toutes les taches et salissures qu'elle aurait fait gicler sur leur destin.
    Je ne suis pas juif, mais, en raison de la connaissance douloureuse que j'ai de l'histoire de la rencontre de l'entente avec la mésentente, je connais un peu l'histoire des juifs, et crois ma mère une mère juive.
    L'histoire des juifs est celle du caillou ayant glissé dans le soulier d'un géant qui ne prend pas son temps. »
    Théodore releva sa plume, sous le coup de l'hésitation. Il relut sa dernière phrase, médita. Ses lourdes pensées l'embarrassaient parfois cruellement. Il relut encore. La poésie, parfois, l'emportait sur la raison. Elle était comme un pont : il fallait que cela fût beau, pour que cela fût vrai. La solidité était fixée par la beauté. Mais il restait pourtant incertain devant la dernière ligne qu'il venait d'écrire. Il eut recours à ce qu'il n'aimait pas : la parenthèse.
    Il se pencha sur son cahier, le visage péniblement décidé, abandonné à de mystérieuses souffrances levées depuis des choses qu'il lui fallait délivrer, parce qu'une fois qu'elles vivaient, il allait mieux ; leurs vies, à ces choses minuscules et intimes, le faisaient respirer un air étrange, et satisfaisant, qu'il inspirait profondément, au bord du ronflement, tellement il devenait attentif à écouter le sommeil des mots.
    Il toussa pour s'éclaircir la gorge, puis corrigea :
    « L'histoire des juifs est celle du caillou ayant glissé dans le soulier d'un géant qui ne prend pas son ( le) temps. »
    Il toussa encore, une main devant la bouche, se tapotant la joue avec le capuchon de son stylo plume. Décidemment, cette mise en parenthèses était bien embarrassante. Elle se présentait comme une variable dans une équation, figurait là sur sa feuille pareille à un éclat tranchant issu d'un corps mathématique brisé par la rêverie, dont la poésie aurait eu besoin pour se blesser dans ses chairs, et ainsi lui offrir de son sang.
    Tout devenait improbable. Le temps autour de Théodore devint une toile d'araignée risquant de s'emmêler sur elle-même. Il ne voulut pas forcer l'inspiration. Son souffle aurait accentué le danger que se crée un inextricable écheveau. Il laissa de côté son cahier, le front pesant de frustration. Quelque chose toujours lui manquait, qui eût été doux, et sensible ; une main fragile, et ferme pourtant, qui l'eût aidé à régler sa voile quand celle-ci se froissait sous un vent trop fort.

     
  9. Nasr CHARMI

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      28-12-2007 00:55

    Mark plongeait, et Ludwig s'occupait de l'intendance.
    Ils s'étaient rencontrés à la rue. Mark s'y était jeté, Ludwig y avait été poussé. Ni l'un ni l'autre ne haïssait les femmes ; simplement, ils ne les regardaient plus. L'amitié avait définitivement pris le pas sur l'amour ; ils marchaient l'un avec l'autre en se serrant les coudes : ils trouvaient ça plus solide qu'en se tenant par la main.
    Après ses plongées, Mark se reposait, et Ludwig veillait à ce qu'il ne manque rien. Il ne manquait jamais rien à Mark, pas plus qu'à Ludwig, et pourtant, ils avaient la conscience profonde d'avoir tout perdu de ce qu'on peut trouver de meilleur ici. Le milieu entre deux extrêmes, c'était eux : insaisissables, pertinents et drôles, il suffisait à Théodore de penser à eux pour qu'ils l'appellent.
    Théodore reconnut immédiatement l'accent Hollandais de Ludwig au téléphone :
    « Alors Théodore, comment ça va, toi ? »
    « Très bien ! répondit Théodore »
    Il y eut des rires à l'autre bout :
    « Ah ! Bon ! Ça va si mal que ça ! »
    Théodore soupira de façon hachée, puis dit :
    « Je suis très inquiet ! Je ne sais pas d'où ça me vient !»
    Mark et Ludwig ignoraient tout du tableau de Théodore. Théodore ne savait pas comment leur en parler. Il ne craignait pas d'être pris pour fou ; simplement, il éprouvait une timidité extrême à l'idée de leur expliquer ce que lui provoquait le doux sourire quand il le regardait. Il savait qu'une grande partie de son mal venait de là. Une force inouïe maintenait cette passion parfaitement enfermée dans le silence.
    La voix de Ludwig au téléphone fut un bonheur extraordinaire :
    « Je vais venir te voir, tu veux ? »
    Théodore lui demanda où ils étaient en ce moment.
    « A Granville ! Pas très loin ! »
    Il y eut un silence, puis Ludwig ajouta :
    « C'est jamais loin pour les amis ! Fais attention à toi, Théodore.»
    Ils se quittèrent sur quelques mots encore ; la voix de Ludwig savait transformer le plomb en or. En raccrochant, Théodore se sentit à la fois malheureux et enthousiasmé.
    Derrière ses fenêtres, il y eut plusieurs gros bruits sourds : des camions de bois passaient l'angle du stade municipal leurs remorques pleines, lourdement chargées de grumes de pins sylvestres.
    Théodore sortit de chez lui pour préparer l'arrivée de Ludwig : il manquait un peu de tout. C'était l'occasion de faire un tour au village, où il n'allait jamais. La visite d'un ami lui donnait toujours envie de briser ses habitudes. Son cœur battait des coups sourds et puissants lorsqu'il ferma sa porte derrière lui.
    Des gamins sur le parking d'à côté pouffèrent en le regardant passer. Il voulut les ignorer, mais, comme ils persistaient ostensiblement dans leurs façons de le railler, il finit par leur demander ce qui n'allait pas chez eux. Cela créa la commotion au sein de leur petit groupe. Ils restèrent surpris, se tassant sur eux-mêmes, figés par la voix de Théodore. L'un avait l'air débile, un autre autiste ; quant aux autres, ils étaient ou trop gros ou trop maigres ; pas un n'était terminé correctement ; à chacun d'entre eux, il manquait gravement quelque chose. L'air de la campagne semblait aggraver jusqu'à un point extrême leur état de laideur et d'abrutissement.
    « Et bien répondez-moi, insista Théodore ; qu'est-ce qui vous fait rire de la sorte ? »
    Personne ne lui répondit.
    Leurs regards s'emplirent d'une pesanteur stupide faisant empirer la manière dont les coins de leurs paupières tiraient vers le bas. Théodore haussa les épaules. Après tout, ce n'était pas lui qui les avait faits, ces gosses. Il pensa à Mark et Ludwig en leur tournant le dos, puis ses pensées furent dirigées par la voix de Ludwig :
    « Alors Théodore, quoi de neuf ? Tu es encore sur une mer de tempête, toi, n'est-ce pas ? Le soleil peut briller sur une mer de tempête, car le responsable des vagues, c'est le vent, pas les nuages ! Ne cherche plus l'horizon, il n'existe plus, il a disparu derrière les crêtes d'écume ; la mer maintenant te l'envoie mouton après mouton, comme des boucs émissaires, le lainage chargé de poèmes qu'elle te rend corrigés. Elle a mâché ta haine, dé****ais elle hache sa houle, pour te livrer sa foule, te pousser vers celle que tu aimes.»
    Le soir arriva pour reposer d'une longue après-midi. C'était le moment pour Théodore de s'octroyer de la détente. Le ciel du côté ouest était superbe : les couleurs du crépuscule ne subissaient pas ici la pollution des grandes villes. L'air était pur, et les éclairages presque absents. A minuit, les quelques lumières des réverbères du parking s'éteignirent. La nuit ne fut plus qu'un noir d'encre parcouru des dessins des constellations. L'été presque là ouvrait chaque soir davantage le ventre fourmillant d'étoiles de la Voie Lactée. La douceur de l'air paraissait tomber de ce grouillement de scintillements passant largement le ciel. Théodore ouvrit en grand sa fenêtre, puis alla s'asseoir devant son cahier. Il leva les yeux vers son tableau en s'installant. Il était au mur, joliment éclairé par plusieurs lampes. L'image de la femme dans son cadre commença à l'entêter. Il baissa le nez sur sa feuille, écrivit la date, puis ne put s'empêcher de le regarder encore. Qu'est-ce qu'elle était belle !
    Il se confia à son journal, jetant de temps en temps un œil à son tableau. Celui-ci lui corrigeait un mot, puis un autre.
    « Et Jennifer ? Lui demanda le tableau »
    Il écrivit dans son cahier qu'il ne l'avait pas vue aujourd'hui.
    « C'est tout ? »
    Il reprit sa plume, joua un peu avec, indécis, puis écrivit qu'il la reverrait certainement très prochainement.
    Relevant le nez vers la femme au mur, celle-ci s'était de nouveau enfermée dans son éternel sourire bienveillant.
    Soudain, il y eut le début d'un vacarme effrayant dans la chambre : ce fut une série de coups mats faisant se balancer la lumière de droite à gauche le long des murs. Dans son sursaut, Théodore mit plusieurs instants à réaliser qu'un gros papillon était entré dans la lanterne japonaise au plafond, où il s'affolait, cognant contre le fripon en tournicotant autour de l'ampoule. Rassuré, Théodore ne voulut pas quitter sa chaise pour le chasser, trop occupé par son tableau. Un autre papillon entra, puis un autre, et encore un autre. Dans la pièce il faisait lourd, c'était agréable d'avoir la fenêtre ouverte. L'idée de la refermer le laissa pesant de fatigue. Par moment, le tintamarre des papillons avait disparu, quand ils s'étaient tous posés dans la lanterne. Puis il reprenait de plus belle quand un nouveau qui arrivait, perturbait les autres. Un papillon se décrocha lentement de l'ouverture du globe japonais, tombant épuisé sur le sol. Théodore lui jeta un œil : il marchait par terre vers l'ombre sous le lit, les ailes frémissantes.
    Théodore continua à veiller, assis à sa table, sans presque discontinuer de promener ses yeux sur le tableau au mur, où ils se retendaient immédiatement d'une attention profonde après chacune de leurs allées et venues distraites ailleurs dans la pièce. Il espionnait ainsi le sourire d'une femme figée, où tout pourtant ne lui apparaissait que mouvement, comme les degrés subtils d'un lent escalier tournant. Ces paliers s'éclipsaient comme ils s'étaient élaborés. Comme d'habitude, ils ne tardèrent pas à le remplir d'une absurde certitude le menant jusqu'à une forme d'anxiété proche du ravissement. Chacun de ses coups d'œil sur le visage jetait sur son âme des éclairs de bonheur. Bientôt, il commença à éprouver d'intenses soulèvements mystiques. Devant lui, quand la mer fut pleine de vagues ; il écrivit : « le temps est l'endroit où l'éternité vient perdre ses illusions.» Puis il se sentit perdu.
    Depuis combien de temps n'avait-il pas lu un livre ? Cela lui sembla une éternité. Il ne parvenait plus à se concentrer sur la lecture. Dé****ais, il lisait son tableau ; il se souvint de ce jour où celui-ci lui avait confié, comment étaient écrits sur le visage des femmes, mille romans. Il était impossible d'en lire un régulièrement pour en arriver à la fin, le temps condamnait à tous les feuilleter à la fois ; la mémoire seulement permettait au fil de chacun d'entre eux d'apparaître. Ainsi l'absolu se protégeait-il du désir de possession des hommes, laissant comme contrecoup de son passage dans leurs esprits, l'idée de la perfection. Comme une chose figée, apparemment immobile, accrochée au mur, sur laquelle le temps projetait sa transparence.
    Théodore reprit sa plume, remit bien d'aplomb son cahier devant lui : « La peur est l'ancêtre archaïque de la matière grâce à laquelle l'absolu s'est soulevé pour prendre corps ! »
    Il sursauta. Le coin de son œil le persuada brutalement d'une plissure à peine marquée à la lèvre de la femme, son beau sourire subitement déformé par un rictus furieux. Dans le bref instant où il arrangea mieux son regard dessus, le tableau trouva le temps de lui jeter encore plusieurs nouveaux violents frissons. Elle le chassait, le répudiait ; un instant à peine, elle l'avait haï. Elle venait de lui dire : « Va-t-en, tu m'ennuies ! Laisse-moi en paix, un peu. »
    Mais il se trompait, car évidemment, ses yeux étaient fatigués. Ils commençaient à le tirer douloureusement. Cette impression résultait de l'envie du sommeil sur la vision, bien sûr. Car elle était toujours aussi belle. Il se leva pour s'en approcher. Le courant d'air de son déplacement réveilla les papillons posés dans le globe de papier. Ce bruit inattendu lui ficha un coup au cœur. Il se retourna. Ils étaient bien plus nombreux que toute à l'heure. Il attendit, immobile, jusqu'à ce qu'ils se fussent calmés. Une chauve souris passa dans la lumière se projetant dans la nuit par la fenêtre grande ouverte. Elle envoya plusieurs fois son minuscule tic. Puis elle repassa, lui jetant encore l'écho de son sonar jusqu'au fond des oreilles. Tic ! L'endroit pour trouver de quoi se nourrir était idéal. La lumière de la chambre se jetait dehors vers un gouffre noir, laissant apparaître le vol des insectes en quelques poussières luminescentes.
    Il alla s'accouder au rebord. Sa tête étendit une ombre énorme sur le gravillon de l'allée du garage. Les papillons diminuèrent leur agitation. Le silence bientôt fut tel qu'il éprouva tout le contour du siphon de ses oreilles, creusé seulement de temps à autre par l'infime petit bruit sec de coupe ongle de la chauve souris, qui tournait toujours. La nuit avait fini de monter. Le temps était à son heure étale, son flot était plein. Respirant l'air à sa fenêtre, il goûta avec délice comment ses poumons s'emplissaient du balancement de cet étrange repos. Puis la fatigue commença peu à peu à l'accabler. Le temps se mettait à redescendre, tirant derrière lui des vagues de sommeil.
    Une fois au lit, Théodore s'endormit au premier froissement de sa joue contre l'oreiller. La nuit passa d'un trait. Quand il se réveilla, elle avait marqué sa peau d'une longue ride rouge.
    Mark était venu aussi ! Il n'avait pas pu résister à l'envie de revoir son ami. Théodore se jeta dans ses bras.
    « C'est la surprise ! dit Ludwig en riant »
    Ils commencèrent tous les trois à parler de tout à la fois ; la ferveur de leur retrouvaille créait toujours l'effervescence autour du sujet abordé, qu'il fût grave ou stupide, douloureux ou drôle. Mark alla à la voiture chercher un immense sac de sport qu'il déposa par terre dans l'entrée le long du couloir : c'était quelques affaires de son matériel de plongée, principalement sa combinaison, dont il ne se séparait jamais.
    Ludwig remarqua à quel point cela sentait bon. Théodore s'agita, heureux. Mark à son tour lui jeta un œil pour se raccorder à la réflexion de Ludwig. Théodore leur expliqua avoir concocté pour midi une omelette aux rosées, qu'il était parti cueillir le matin en bordure des grands champs. Ils passèrent à table, dans la salle du bas, où Théodore ne mangeait jamais. De temps à autre, le fin voile du grand rideau tiré devant la porte fenêtre ouverte, battait mollement du bon air de dehors.
    Ludwig demanda à Théodore s'il trouvait beaucoup de champignons dans le coin.
    « Ca risque de pulluler d'ici peu ! lui répondit Théodore. Il pleut régulièrement ; les grosses chaleurs sont ici entrecoupées de fortes pluies. »
    Ludwig leva son verre à la santé de ses amis, rieur :
    « Alors : c'est le paradis des champignons ! Ceux-là sont très bons. Bravo, Théodore ! »
    Mark ne prêta que peu d'attention à l'omelette, s'appliquant à méticuleusement vider son assiette, l'air absent, jetant seulement un sourire puis un autre à Théodore et Ludwig discutant. Soudain, il eut l'air plus concentré en relevant la tête :
    « Et la météorite ? dit-il »
    Théodore resta un instant éberlué. Ludwig lui expliqua qu'ils avaient découvert ça sur Internet en y fouillant la région, lorsqu'ils avaient mis au point leur itinéraire de voyage pour venir.
    Une grosse boule de feu avait traversé le ciel en 1802 au-dessus de la ville de l'Aigle en produisant à son passage un effrayant bruit de tonnerre. Les habitants en avaient récoltés des morceaux, dont certains fumaient encore à l'arrivée sur place d'un ingénieur dépêché par Napoléon pour étudier cette bien mystérieuse affaire. L'odeur s'échappant de ces pierres tombées du ciel était nauséabonde. Le cas était depuis connu dans le monde entier en raison de la valeur historique de son patrimoine scientifique. En effet, grâce à la qualité unanime des observations que les villageois rapportèrent à la critique des savants, et grâce au peu de temps depuis lequel le phénomène avait eu lieu, ayant permis à l'ingénieur de réaliser sur le terrain des mesures très précises, le monde entier fut amené à reconnaître que des pierres pouvaient bel et bien tomber du ciel en provenant de l'espace, ce qui n'avait jamais était admis, l'élite scientifique ayant jusque là usé d'autres explications pour rendre compte du phénomène des météorites, comme des vents violents les arrachant au sol pour les rejeter bien plus loin, après un long voyage dans leurs vortex de la haute atmosphère.
    Ludwig commença à rire :
    « Les savants sont souvent dans les nuages ! »
    « Dans le brouillard aussi ! Ajouta Mark »
    Théodore se sentait heureux de toute cette joie ; il riait aussi, puis il dit :
    « Oui, mais c'est très dur d'accepter l'incroyable. Aujourd'hui, tout cela nous parait normal ; nous a, à nous, toujours paru normal : nous sommes accoutumés à l'incroyable depuis notre naissance. Nous n'étions pas nés, que nos parents avaient déjà marché sur la lune. Mais vous imaginez un peu à l'époque ! Des pierres qui viennent du ciel, alors qu'on le croyait rempli d'éther ! »
    « Les enfants d'aujourd'hui naissent un peu sur la lune, dé****ais ! dit Ludwig »
    « Peut-être un jour que ce sera sur Mars ! s'exclama Mark »
    « J'espère bien ! dit Théodore en se levant »
    Ludwig lui demanda s'il pouvait lui être d'une quelconque utilité. Théodore le rassura, lui faisant signe de rester assis :
    « Je reviens tout de suite : une surprise ! »
     
  10. Nasr CHARMI

    Nasr CHARMI كبار الشخصيات

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      28-12-2007 00:57
    Il disparut quelques instants, puis revint avec à la main un sac en toile.
    « Devinez un peu ! dit-il »
    Mark fit de la place sur la table. Théodore y déposa son sac, puis en retroussa délicatement l'ouverture à ses deux côtés jusqu'à ce qu'il baille entièrement.
    Cela amusa Mark, qui lança, la mine réjouie :
    « Ca recommence ! »
    Ludwig poussa gentiment du coude Théodore, en prenant un ton paternel :
    « Ca t'arrive souvent, ce genre de chose, dis donc, Théodore ! »
    Celui-ci eut un petit soupir amusé :
    « Ah ! C'est la troisième fois ! »
    Le crâne brillait sur la table. La trame du tissu où il reposait, était tantôt grossie, tantôt amenuisée, suivant la façon de regarder. L'œil qui insistait trop sur ce que recelait comme images déformées le plein transparent de cette tête, y trouvait rapidement un étourdissement sans fin. La pièce toute entière y entrait, en une contraction monstrueusement étirée. Mark appuya dessus du pouce, parlant de celui qu'il avait trouvé en mer rouge, qu'il avait perdu le jour où il était parti de chez lui. Cela lui parut bien loin. C'était fini, tout ça, maintenant. Il ne regrettait rien. Ludwig plaisanta, remarquant qu'un objet de la sorte est difficilement transportable avec un sac sur le dos. La brosse à dents, le rasoir, et tous les vêtements de rechange, représentaient déjà un volume bien assez lourd et encombrant. Un poids déjà bien suffisant pour tenter d'oublier le souci de son mariage, tombé à l'eau à deux jours d'avoir lieu. La fiancée de Mark n'avait plus voulu se marier, comme ça, brusquement. Tous les repères qu'il avait pris dans la vie auprès d'elle, l'avaient noyé sous leur chute brutale. Cela avait eu sur la volonté de Mark, l'effet d'un maelström, dans le tourbillon duquel, pour suivre le naufrage, il avait sauté, voulant devenir cadavre en compagnie de l'épave dans sa rage de rester digne. Et cette façon qu'ont les hommes de mourir parfois, s'appelle la rue.
    « Je n'ai même pas pensé à le prendre avec moi, de toute façon ! Rétorqua Mark ; quand elle m'a annoncé ça, je suis parti, c'est tout ! »
    Le diagnostique de Théodore au sujet de ces blocs d'agate de roche formant de parfaites répliques de crâne humain, était celui qui avait reçu le plus d'enthousiasme de la part de Mark et Ludwig lors de leur première rencontre. Rien de ce que le crâne de cristal contenait, ne pouvait décemment être compris comme un but en soi ; il n'était qu'un leurre, une chimère laissée derrière elle par une déchirure du temps, après qu'elle s'était refermée. Il ne fallait trouver dans ces crânes, selon Théodore, qu'un résultat. Absolument impossible à interpréter, l'équation dont il était issu ayant disparu. Cette équation ne pouvait être qu'une femme. Une forme canonique mêlant parfaitement algèbre et poésie, qui eût nargué de sa danse sa propre eurythmie, s'ensevelissant sous des caresses pour tout avouer, appuyant sur ses volumes pour les faire chanter, comme résonne une coupe de cristal le bord contourné d'un doigt mouillé. Il leur redit encore qu'Euclide avait vu la beauté nue, avant qu'elle ne s'envole, le laissant seul avec le génie qu'elle lui avait offert. Un résultat sans son équation, c'est encore pire qu'une question ! car il n'est plus possible de se dire s'il est bon ou mauvais.
    Ensemble, comme d'habitude lorsqu'ils se retrouvaient, ils rirent devant l'absurdité du bien ou du mal. Quelle voie choisir, une fois que l'on sait que la route est coupée ? Leurs rires redoublèrent. Ludwig prit le crâne, se le collant sur le bout du nez pour y grimacer.
    « Téléporte-toi bien ! dit-il »
    Mark demanda à Théodore, si celui-ci était une découverte récente.
    « Ce n'est pas moi qui l'ai trouvé, lui répondit Théodore. Le voisin d'à côté le tenait caché dans son garage.»
    Ludwig cessa ses grimaces, reposa le crâne devant lui sur la table en le caressant :
    « Et où l'a-t-il trouvé ? »
    Mark tiqua, s'emparant à son tour du crâne, dont il tapota les dents du bout des doigts.
    « Il n'a pas su me répondre clairement, dit Théodore ; quelqu'un lui avait offert, et il n'en voulait plus chez lui. C'était un cadeau qu'on lui avait rapporté d'un lointain voyage. Il s'est depuis gravement brouillé avec cette personne. »
    La voix de Mark fut sèche :
    « Il ment ! »
    « Bien sûr ! dit Théodore »
    Ludwig se mit à rire :
    « Ne t'énerve pas, Mark ! dit-il. Nous t'écoutons ! »
    Mais le visage de Mark se contracta davantage, pris d'un énervement passager, durant lequel il chercha des mots qu'il ne trouva pas, finissant par étouffer sa rage en s'exclamant :
    « Toujours la même chose ! »
    Ce crâne, dans la théorie de Théodore, était une empreinte. Comme il existe celle du pied nu dans le sable humide, celle de la main sur le mur de la caverne préhistorique, il ne lui apparaissait pas invraisemblable qu'il puisse exister celle que formerait, dans certains cas, la tête dans le temps. L'empreinte de la main laissait derrière elle l'idée de deux dimensions, la longueur et la largeur ; celle du pied, trois dimensions, car aux deux premières s'ajoutait la profondeur, issue de la façon de peser sur le sol. Quant à l'empreinte du crâne dans le temps, on y découvrait selon lui l'idée de la quatrième dimension grâce à une absence : celle du temps, justement ! L'agate de roche restant impossible à dater scientifiquement.
     
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